Terrorisme : la guerre des mots et des symboles

Entretien avec François Pirenne, ancien cadre des services de l’antiterrorisme et du renseignement

Le 18 octobre prochain, le Sénat adoptera définitivement le projet de loi sur la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme. L’Assemblée a adopté le 11 octobre le texte soutenu par les sénateurs LR et les députés En Marche et PS. Mais selon François Pirenne, ancien cadre des services antiterroristes et de renseignement, chercheur associé et co-rédacteur du livret thématique « Sécurité, retour à la raison » de la France insoumise, ce texte commet la même erreur que les précédents en renvoyant dos à dos sécurité et liberté.

Pourquoi parler de « faux conflit » entre liberté et sécurité ?

C’est une erreur fondamentale de ramener sans cesse les questions de sécurité à ce faux conflit entre la liberté et la sécurité. Cet antagonisme est une fabrication des régimes néolibéraux, qui, en particulier depuis le 11 septembre, se sont emparés du terrorisme pour en faire un argument politique. La mise en scène de cette menace leur permet de multiplier les mesures de contrôle social, condition de leur propre survie.

Il faut sortir de cet antagonisme qui non seulement ne nous protège pas, mais nous met en danger. Car on ne pourra avoir un niveau raisonnable de sécurité qu’en ayant le niveau de libertés le plus grand. En particulier en ce qui concerne les libertés publiques. Fluidifier l’espace social, en luttant également contre l’injustice, permet de faire décroitre les tensions entre les communautés.

Emmanuel Macron pendant la présidentielle a dit vouloir sortir de l’État d’exception. Ce projet de loi a été annoncé comme le moyen de le faire. Le permet-il ?

Malheureusement non. Cette nouvelle majorité s’est trouvée piégée par la nécessité de faire du « bougisme » pour ne pas être accusée d’inaction en cas de nouvel attentat. Mais les élus LREM restent dans la continuité des choix des précédentes mandatures et vont même plus loin en faisant rentrer dans le droit commun quatre mesures de l’état d’urgence (Zones de contrôles, fermetures administratives de lieux de culte, perquisitions et assignations à résidence, ndlr). Ce projet de loi a fait, à raison, l’unanimité contre lui de tous les défenseurs des droits de l’Homme, ONU comprise, car il consacre l’absence du juge judiciaire. Ce dernier est le seul pourtant, dans un État de droit, habilité à déplacer le curseur entre la liberté et la sécurité et donc à protéger les libertés individuelles en intervenant en amont des décisions. Dans ce texte, le juge administratif, lui, n’intervient que pour réparer les dégâts éventuels, à postériori.

Pour aller plus loin, on peut dire que ce texte est à la fois inutile et dangereux. Inutile car il faut noter que les services anti-terroristes et de renseignement n’en demandaient pas tant. Ils disposent déjà de tout l’arsenal législatif et ont été considérablement renforcés depuis l’attaque contre Charlie Hebdo. Dangereuse car elle va augmenter la stigmatisation de certaines populations, restreindre les libertés publiques et donc notre résilience collective.

Une mesure particulièrement dangereuse a attiré votre attention…

Oui, il s’agit de l’article qui prévoit la possibilité, pour le préfet, de fermer les lieux de culte dans lesquels se tiendraient des discours incitant à la commission d’actes terroristes. À mon sens, c’est une véritable ineptie opérationnelle. En effet, les personnes identifiées comme potentiellement dangereuses par les services, sont plus faciles à surveiller à découvert. Avec cette disposition, on va en forcer certains à rentrer en clandestinité.

D’autre part, ce qui me semble proprement scandaleux, c’est que cette mesure réintroduit dans notre droit positif la notion de punition collective, pourtant proscrite par la Convention de Genève du 12 août 1949 et notre principe constitutionnel de l’individualisation des peines. Or les services de la DRPP (direction du renseignement de la préfecture de police de Paris) et du SCRT (service central du renseignement territorial) ont vocation à savoir qui, individuellement, tient de tels propos et disposent déjà de tous les moyens nécessaires pour les réprimer. Cela n’aura donc pour effet que d’accroître la radicalisation de certains groupes de fidèles.

Enfin, les députés ont élargi la possibilité de faire fermer ces lieux de culte pour des propos « appelant à la haine et à la discrimination ». Cette définition particulièrement élastique conduira-t-elle à fermer St Nicolas du Chardonnet, ou les églises qui appelaient à la sédition contre la loi sur le mariage pour tous ?

Nous ne sommes donc pas près d’arriver à cette société apaisée dont nous parle Emmanuel Macron…

Non, son discours nous en éloigne. Et ce d’autant plus qu’un virage sémantique très inquiétant a été effectué cet été avec la création, auprès du président de la République, du Centre National du Contre-terrorisme (CNCT). C’est la première fois qu’on emploie officiellement le terme de « contre » terrorisme, à contrario de l’ « anti » terrorisme. Ce n’est pas anodin. L’anti-terrorisme, c’est lutter contre ce phénomène légalement, tandis que le contre-terrorisme, c’est aller porter le fer chez l’ennemi avant tout passage à l’acte. Nous voilà donc arrivés à la reconnaissance d’un concept qui a servi de base doctrinaire aux États-Unis: la riposte préemptive ! Ces méthodes étaient déjà, et de plus en plus, employées par certains services français, mais jamais évidemment assumées ainsi au plus haut niveau de l’État. Outre leur contre-productivité, ces pratiques nous discréditent. Ce changement de vocabulaire est passé complètement inaperçu.

Face à toutes ces dérives idéologiques inefficaces et dangereuses, quelles batailles mener en matière de lutte antiterroriste ?

La première des batailles, c’est celle du langage. La lutte anti-terroriste est une guerre des mots et des symboles. Ainsi, il est primordial d’éviter de faire du djihadisme quelque-chose de tentant pour celui qui souhaite se purifier de ses actes criminels passés ou dépasser son mal-être. Il est ainsi nécessaire de rendre l’imaginaire terroriste moins attractif, et ne plus le présenter comme la figure idéale de l’ennemi public. En cela je suis favorable à ce que nos dirigeants politiques cessent d’utiliser des termes liés à l’islam guerrier.

Il est également nécessaire de comprendre, de déconstruire les déterminants du passage à l’acte. Ainsi, l’autre bataille est celle de l’intelligence. Cela passe par la création d’un établissement public universitaire et interdisciplinaire capable de peser sur notre doctrine.

N’oublions pas que 80% des renforts humains et financiers du renseignement depuis quatre ans ont été affectés à la lutte antiterroriste. On fragilise ainsi des pans entiers de notre protection nationale.

Les gouvernements successifs ont choisi de privilégier cet adversaire bien commode, contre lequel on peut remporter de temps à autre quelques succès et construire de faux consensus politiques. Il y a pourtant des ennemis bien plus stratégiques pour notre souveraineté nationale, dans la guerre de l’information notamment.

Propos recueillis par Julia Killian

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