Renault : L’automobile, à fond dans le mur

Bruno Le Maire aurait « bien compris la détermination de tout le monde et clairement entendu le message », assurait mardi 2 juin Xavier Bertrand en sa qualité de président des Hauts-de-France au sortir d’une réunion à Bercy à laquelle participaient la direction de Renault et les syndicats. La décision en intersyndicale d’un arrêt de travail immédiat le vendredi 29 mai suivi d’une manifestation le lendemain qui avait regroupé 8000 personnes ont mis a priori constructeur et gouvernement à la raison. Rappelons qu’il était envisagé que le site employant 2100 personnes à la production des utilitaires électriques Kangoo devait être purement et simplement transféré 70 km plus loin, à Douai, autre site du constructeur comptant 2900 salariés. Managers et ministre assurent maintenant que l’activité et l’emploi seront maintenus « au-delà de 2023 » et il ne resterait plus qu’à s’entendre sur les détails pour savoir comment.

Le vendredi 29 mai également, la direction de la Fonderie de Bretagne située dans le Morbihan, à Caudan, près de Lorient appartenant à Renault et produisant des pièces de fonderie brutes et usinées faisait savoir qu’elle maintenait ses activités après une semaine de grève de ses employés. Mais deux jours plus tard, le dimanche 31, la direction de Renault annonçait que « parmi les solutions que nous allons discuter () la cession en fait partie », abandonnant les 400 salariés à une angoissante expectative.

Plus sûrement, le sort du site de Choisy-le-Roi, semble définitivement arrêté par la direction. Il serait « le seul site en France à lhorizon 2022 () pour lequel nous allons valoriser les compétences en région parisienne », explique le PDG Jean-Dominique Senard dans son charabia managérial pour dire qu’il le fermera, « en pensant que bien entendu ces décisions pourraient troubler ». Autre euphémisme pour désigner là encore l’angoisse des 262 salariés affectés à la rénovation et au reconditionnement des moteurs et boîtes de vitesses et donc promis à Pôle Emploi. Ce qu’ils n’entendent pas de cette oreille: dès le 2 juin, plus de 200 salariés se sont mis en grève reconductible en attendant les renforts de l’intersyndicale (CGT, CFDT, CGC, FO) pour multiplier les actions locales dans les autres sites et envisager des actions plus globales pour faire face à l’ampleur des menaces. Car on le sait, il ne s’agit pas moins que de supprimer dans l’entreprise Renault 14 600 emplois dans le monde dont 4600 en France. La direction du constructeur doit encore sur l’autel de la réduction des coûts sacrifier environ 4350 travailleurs. Mais lesquels?

Sans négliger les effets du Covid-19 sur la filière automobile, notamment les concessionnaires, les garagistes… son impact est à relativiser concernant les constructeurs. Dès le mois de février, la directrice générale par intérim de Renault, Clothilde Delbos, mentionnait 141 millions d’euros de pertes pour justifier un plan de 2 milliards d’euros d’économie. Sans aucun « tabou » concernant les effectifs - pour les actionnaires c’est autre chose - en envisageant donc leur réduction de 10% en France. Il y aurait surproduction du groupe Renault-Nissan. Le constructeur japonais de son côté a fait état de 5,6 milliards d’euros de perte et vient de faire part de sa volonté de diminuer les coûts et réduire la voilure de la production. Est également incriminée la mégalomanie de Carlos Ghosn, toujours tranquillement en fuite au Liban, responsable de ladite surproduction… Une timide remise en cause psychologique de la stratégie de l’ancien PDG comme si la logique de profits immédiats n’avait pas déterminé cette orientation productive à tout crin et n’avait pas été validée par les actionnaires dont l’Etat français, encore partie prenante à hauteur de 15%.

Parmi les solutions envisagées, un aggiornamento planétaire entre Renault-Nissan-Mitsubishi se serait conclu, chaque constructeur se spécialisant dans des gammes et des aires géographiques. Un accord dont certains commentateurs ont souligné qu’il n’était pas très favorable à Renault mais qui de toutes manières ne modifie en rien les stratégies de production toujours déterminées par la maximalisation des profits.

Bruno Le Maire, de son côté, vient de valider la garantie étatique du prêt bancaire consenti à Renault d’un montant de 5 milliards d’euros sans la conditionner à une nouvelle stratégie très claire. Officiellement, en contrepartie, il n’y aura pas paiement de dividendes cette année - mais cette année seulement -, et si le ministre a évoqué une relocalisation des usines, il a également affirmé son contraire: « Si jexige de Renault quil ne ferme aucune usine et ne se sépare daucun salarié, Renault sera toujours moins compétitif, continuera d’être en péril. » Les salariés sont prévenus: c’est à eux que l’on présentera la note.

Cette absence de nouvelle stratégie méritait toutefois d’être un peu verdie pour s’afficher transition énergétique. Bruno Le Maire a demandé à Renault de rejoindre l’alliance franco-allemande autour d’Airbus, à laquelle participent déjà Peugeot et Total, pour une production européenne de batteries. La mesure n’est sans doute pas inutile mais paraît marginale en termes de lutte contre le réchauffement climatique. Car la voiture représente 9% des émissions annuelles mondiales des gaz à effet de serre. Pour que les 1,5° de température ne soit pas dépassé à la fin de ce siècle, il faudrait que plus aucun véhicule à essence, diesel ou même hybride ne soit encore en service en 2028 selon Greenpeace. Les diverses primes gouvernementales pour l’achat de véhicule électrique ou hybride ou l’augmentation de celles dite à la conversion pour l’acquisition de véhicule aux moteurs thermiques plus récents ne font pas une stratégie économique autre que de court terme et encore moins une stratégie écologique. Aucune trace même d’une restriction à ces aides pour les SUV (tout-terrain de loisir) par exemple, dont les ventes ont été multipliées par 4 entre 2008 et 2018, de 8 à 32% en Europe, plus lourds, moins aérodynamiques et donc suffisamment gourmands en énergie pour annuler les progrès faits par la motorisation en matière de consommation.

En matière d’automobile, le monde d’après s’avère désespérément à l’image du monde d’avant. Aux impasses sociales, économiques, écologiques, il n’a été apporté aucune réponse politique nouvelle. Ni d’ailleurs non plus aucune réflexion sur la mobilité, dont la voiture n’est qu’une solution particulière. La nécessité de véhicules propres, mais peut-être en moins grand nombre, en partage, couplés à des déplacements à vélo, en train, à des transports en commun confortables et nombreux offrent pourtant des possibilités de reconversion et d’innovation industrielle immenses. Cela n’est manifestement pas la voie qui a été choisie. Même dans le strict domaine automobile. Parmi les 4600 suppressions d’emploi envisagées chez Renault, 1500 postes le seraient au Technocentre de Guyancourt où se trouve tout le pôle de R&D (Recherche et Développement) du groupe !

 

Jean-Luc Bertet 

 

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