En finir avec la misère de la psychiatrie

Entretien avec François Ruffin, député de la France insoumise

François Ruffin a publié un livre à l’automne dernier après une enquête effectuée à l’hôpital psychiatrique d’Amiens. Il y dénonce à la fois la misère de la psychiatrie et la psychiatrie de la misère. Suite à cette enquête, il a déposé deux propositions de loi..

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à la psychiatrie ?

La première raison, c’est que pendant ma campagne, j’ai rencontré par hasard des grévistes de l’hôpital d’Amiens – qui n’est pas sur ma circonscription ; ils interpellaient les automobilistes sur leur situation professionnelle et sur les déplorables conditions d’accueil des patients. Je leur ai promis de venir passer 24 heures avec eux si j’étais élu député.

La deuxième raison, c’est qu’en tant que député, je pense que j’ai une fonction de porte-parole, avec une dimension quasiment thérapeutique de porte-voix des gens qui luttent et qui souffrent. Je me disais qu’à l’intérieur de l’institution psychiatrique, je rencontrerais des professionnels ayant pensé la fonction de la parole. Ce en quoi je me trompais totalement, car il n’y a plus grand monde qui pense quoique ce soit là-dedans.

La troisième raison, c’est que dans mon entourage, j’ai connu des gens qui ont été contraints d’être hospitalisés en psychiatrie. J’avais d’ailleurs fait un dossier pour Fakir en 2003 sur la camisole chimique, l’usage des médicaments remplaçaient déjà la parole. Cet aspect m’avait particulièrement choqué.

Les soignants sont tellement débordés qu’ils n’ont même plus le temps d’effectuer des « entretiens » avec les malades, de libérer la parole. Cela constitue pourtant un soin fondamental en psychiatrie…

L’arrivée des médicaments a été un soulagement pour les soignants. L’hôpital psychiatrique, ce n’est plus « vol au-dessus d’un nid de coucou », c’est davantage un endroit où on a besoin de ses pantoufles désormais. Je pense que du coup, pour les psychiatres, prescrire des médicaments est devenu quasiment un réflexe qui s’est combiné avec le déclin des moyens humains en psychiatrie, les médicaments remplaçant la parole avec les soignants.

Cela débouche sur cette situation préoccupante : la moitié des lits de l’hôpital d’Amiens sont occupés par des patients hospitalisés depuis plus d’un an. Même dans les pavillons dits « de moyenne évolution », rien n’évolue plus. Il y a embouteillage. L’hôpital psychiatrique devrait être, sauf pour les malades les plus graves, un lieu de passage destiné à gérer les crises. Or il devient un lieu de stagnation pour beaucoup de malades. D’abord à cause de l’absence de centres médico-sociaux, de foyers, d’établissements de prise en charge adaptés à des situations qui ne relèvent pas nécessairement de la psychiatrie. Ainsi, les personnes âgées souffrant de démence sénile se retrouvent en psychiatrie en raison de l’absence de lieux qui seraient destinés à prendre ces pathologies en charge. Il y a une pénurie du secteur médico-social. Or les gens sont très malheureux en psychiatrie. En outre, le coût d’une journée dans le médico-social est estimé à 300 euros, contre 800 pour une journée d’hospitalisation. Les considérations financières ne doivent pas nous guider, mais on voit bien qu’il y a ici une aberration, car toute personne régresse dans un cadre qui ne prend pas en compte sa pathologie et qui ne lui propose aucune activité ludique, d’éveil, de socialisation.

Suite à ce travail, vous avez déposé deux propositions de loi ?

Je comptais passer 24 heures, mais j’ai passé trois mois à enquêter, à rencontrer les acteurs, avec une méthode d’enquête qui consiste à partir du bas pour aller vers le haut : rencontrer les soignants et les soignés, puis les cadres de santé, puis les syndicats, puis la direction de l’hôpital, puis l’agence régionale de santé, jusqu’à l’interpellation de la ministre de la santé Agnès Buzyn dans l’hémicycle. Lors de ma réunion avec l’ARS, j’ai découvert que d’une part les budgets de la psychiatrie n’épousent pas la courbe des budgets des hôpitaux – dont le budget augmente de 2 % chaque année, alors que la demande de soins augmente de 4 % – mais aussi que les moyens y stagnaient ou y baissaient ! La première proposition de loi que j’ai déposée est donc tout à fait minimale, et voulue comme telle. Elle doit faire consensus. Elle vise à arrêter la baisse constante des moyens alloués à la psychiatrie.

Agnès Buzyn a annoncé en janvier le gel des crédits pour la psychiatrie. Ce n’est pas du tout ce que vous demandiez.

Non. Pour ça, il faut des luttes. Il y en a quelques-unes. Tant que les soignants ne décident pas que ça ne va plus, il n’y a pas de problème. Mon livre représente la possibilité de passer dans les médias pour alerter, et la preuve qu’on a effectué un travail sérieux.

On peut faire un parallèle avec la situation dans les EHPAD …

C’est la même chose ! J’ai fait un bouquin spécifiquement sur la psychiatrie, mais le problème se pose pour la santé en général. Mais les gens se sentent généralement moins concernés par la psychiatrie.

En 2003, quand j’y ai enquêté pour la première fois, l’hôpital psychiatrique soignait encore des patients dépressifs. Là, ce n’est plus le cas. Les dépressifs vont être encore plus mal en sortant d’hospitalisation qu’en y entrant. Les gens qui font une dépression ou un burn out et qui en ont les moyens vont préférer à la clinique privée d’à côté. Et je crains qu’ils y soient effectivement mieux traités. Face à la migration des psychiatres du secteur public vers le privé, le DRH de l’hôpital voit une question d’argent. Ce n’est pas du tout mon analyse ! Ces transferts se produisent parce que les médecins sont en souffrance et ont l’impression de ne plus pouvoir soigner les gens correctement à l’hôpital public. Ils veulent pouvoir redonner un sens à leur métier.

Je précise que le problème budgétaire ne doit pas masquer le problème de fond : que veut-on faire de la psychiatrie dans le pays ? La psychiatrie était considérée comme un sujet éminemment politique il y a quelques décennies. Aujourd’hui cette question n’est pas posée ni dans l’hôpital ni à l’extérieur car les soignants sont condamnés à gérer uniquement l’urgence et la pénurie. Je pointe une dépolitisation de la psychiatrie. Il n’y a plus de pensée politique de la psychiatrie et dans la psychiatrie, c’est patent. C’est lié à la dépolitisation, à la déconflictualisation de la société. Par ailleurs, la formation des psychiatres est essentiellement médicale, et ils acquièrent souvent au fil de leur carrière un tropisme trop gestionnaire.

En quoi consiste la seconde proposition de loi que tu as déposée ?

L’hôpital qui devrait être un sas est devenu un lieu de stagnation du fait des défaillances du secteur extra hospitalier (CMP, infirmier qui passent à domicile voir les patients) pour prévenir les crises. Or une fois que la crise a explosé, le malade va se retrouver à l’unité pour malades difficiles, une quasi-prison, et il va y passer des mois, alors que vraisemblablement pris à temps et en charge, cela aurait pu être évité. Les proches ont beau sonné la sonnette d’alarme dans tous les sens, personne ne leur répond. Le manque de structures médico-sociales en France est dû à un financement inadapté. Le secteur médico-social relève de la compétence départementale or les départements sont exsangues. Ils se déchargent donc sur les structures sanitaires (principalement les hôpitaux) financées par l’État. Ma seconde proposition vise donc à placer le médico-social sous le giron de l’État.

Propos recueillis par jeanne fidaz

Partager cet article...
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on Google+
Google+
Email this to someone
email