Zéro déchet : une stratégie possible

Figurez-vous que le pays le plus avancé en matière de réduction des déchets est l’Italie. Quiconque a vu le film Gommorra de Mateo Garrone, tiré du livre de Saviano, a également observé le rôle de la mafia dans la « gestion locale » des déchets… paradoxe ?

D’après la CGT des douanes, le trafic de déchets est le second dans le monde, et représente entre 10 et 15 milliards de dollars au niveau mondial. L’Italie a donc un concentré du monde en elle : les villes les plus performantes dans la réduction des déchets, et un trafic qui illustre un marché parallèle planétaire juteux.

Recyclage pour ne pas jeter

Milan, 1ère ville européenne du recyclage : Milan est la première ville de plus d’un million d’habitants (1,4 millions) à recycler plus de 60 % de ses déchets.

Entre 2012 et 2014, Elle a mis en place la collecte séparée des biodéchets pour les ménages et les entreprises. Cette action est évidemment la base de toute politique visant à réduire considérablement le volume des déchets. Plusieurs plateformes de compostage de grande ampleur environnent Milan, dont l’une alimente tout le pays en composts reconnus pour leur qualité. Celle-ci traite séparément les déchets verts et les déchets de cuisine collectés en porte à porte, pour remélanger in fine les composts.

Tous les détails sont importants pour que ça fonctionne : les citoyens se voient distribuer un kit de base, dispenser des conseils.  Le matériel fourni doit être facile d’utilisation, doit limiter les nuisances. Le ramassage dans la rue doit être fait de façon sérieuse. Ainsi en est-il pour tous les tris sélectifs ensuite : matériel fourni, consignes claires, ramassages réguliers… 6 inspecteurs font le tour des rues. Les sacs sont transparents, attention à ceux qui ne jouent pas le jeu, si le tri est trop fréquemment mal fait une amende peut être demandée !

Milan n’est pas, selon les critères du mouvement Zero Waste Europe*, une ville zéro déchet. En effet, elle a tout misé sur une politique de recyclage, ce qui ne permet pas d’aller plus profondément dans une modification du système de production. Elle est néanmoins la démonstration, qu’à grande échelle, et sur un temps court, une politique de réduction des déchets sans recours à des nouveautés industrielles est possible.

Réduire les déchets à la source

Ville de 40 000 habitants, Cappanori est le berceau du zéro déchet en Europe, avec un résultat de plus de 85 % de déchets évités. Tout a commencé avec l’instituteur Rossano Ercolini, aujourd’hui président de Zero Waste Europe et du centre de recherche Rifiuti Zero de Cappanori.

Bien entendu, l’acte fondateur de la démarche est… une lutte de citoyen-nes, menée par Rossano Ercolini, qui refusait l’implantation d’un incinérateur. Un incinérateur ne fonctionne que si on le remplit. Autant dire qu’à chaque incinérateur construit on perd 20 ans dans la réduction des déchets, puisqu’il va falloir nourrir la bête ! Alors pour éviter un incinérateur, il n’y a pas 36 solutions : il faut réduire.

D’abord, des familles qui compostent, puis des composteurs collectifs, puis la ville qui fournit des couches lavables, Installe une plateforme de réparation à côté de la déchetterie, puis permet aux ménages de réduire les impôts en fonction de leur volume de déchets jetés… Quand toutes les composantes d’une ville s’y mettent, les résultats sont là.

Refiuti Zero en Italie, c’est également kilomètre zéro. Tout ce qui a pu être relocalisé l’a été, et les solutions locales sont privilégiées. Enfin, un centre de recherches a été créé : quand on a fait tout ce qu’on pouvait, on ouvre les portes de la décharge, on éventre les sacs des déchets résiduels… que reste-il ? Comment les éviter ? Le centre de recherche a été créé pour permettre de chercher, avec industriels, artisans, scientifiques, et citoyens, des solutions à tous les objets résiduels.

Economies budgétaires et création d’emplois

Plusieurs communes ont fait le pari de se lancer dans des démarches zéro déchet. Pourquoi ? Parce que ça coûte moins cher ! Point d’idéologie là dedans : quand on fait les comptes de la ville, entre prolonger un contrat avec une multinationale ou réduire les déchets, c’est vite vu. Toutes les villes qui ont choisi la voix de la réduction des déchets ont pu baisser le coût de leur gestion. C’est le cas de Besançon, palme d’or française de la politique zéro déchet. Dans les villes de plus de 100 000 habitants, le grand Besançon est donc passé sous la barre des 150kg/an/habitant. Arrivent ensuite Angers, puis Grenoble et Rennes. Toute taille de collectivité confondue, 91 collectivités parviennent à produire moins de 150kg d’ordures ménagères résiduelles par an et par habitant, cela couvre 3,3 millions de personnes.

L’observatoire régional des déchets d’Ile de France a calculé le potentiel d’emplois selon les scénarios : pour 10 000 tonnes de déchets triés et menés au recyclage (scénario privilégié par le gouvernement actuel), cela crée 31 emplois (ETP), 1 pour la mise en décharge, 3 pour l’incinération. Dans une démarche de réemploi (réutilisation, réparation, re-design), plusieurs centaines d’emplois sont envisageables…

On attend quoi ? Pour celles et ceux qui ne veulent plus attendre, l’association zero waste a produit un livre destiné aux collectivités locales...**

Quand on pense qu’il suffirait d’arrêter de produire n’importe quoi pour que les gens ne les achètent plus… La loi économie circulaire est passée récemment. On a vu Brune Poirson, secrétaire d’état, se réjouir de l’arrêt progressif des plastiques à usage unique dans un calendrier qui nous mène en... 2040. Mieux vaut en rire ! Cela illustre le fait que cette loi est clairement dans la logique du recyclage. Le système capitaliste, fétichiste de la marchandise, vise à nous faire adhérer à son système par notre désir d’acquérir les choses. Ces choses ne sont même plus des objets. Le green washing est cette façon dont le capitalisme rebondit. La marchandise est Recyclable. Ce caractère suffit à rendre possible la production de choses dont on pourrait se passer et dont le coût social et environnemental est exorbitant.

Cappanori pour cela, nous fournit encore un exemple du fait que l’échelon local peut aussi se montrer subversif. Avec leur centre de recherche, ils vont interpeller les producteurs et le législateur : ils fouillent les poubelles résiduelles, puis ils écrivent, agissent : cet objet n’est ni réutilisable, ni réparable,  ni recyclable… l’industrie n’aurait pas dû le produire.

Dans le grand monde du gâchis, le concours des objets inutiles est donc lancé ! Halte aux quantités de choses qui donnent envie d’autre chose : privilégions le temps à passer ensemble, le travail bien fait, et le plaisir de la réciprocité. Explorons tous ces champs, ici et maintenant, car grâce à l’imagination, ils sont illimités.

 

Tifen Ducharne

 

*https://zerowasteeurope.eu

** Territoires zero waste, guide pratique pour révolutionner la gestion locale des déchets - rue de l’échiquier-  par Flore Berlingen, Laura Chatel et Thibault Turchet

 

Crédit photo Pxhere

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