Quel monde d’après ?

Le monde d’après, tout le monde, ou presque, en parle. Comme si on attendait le jour d’après. L’après confinement, l’après crise. Comme si on allait tirer les leçons de cette situation exceptionnelle. Qu’on me permette un argument d’autorité en la personne de Hegel, mort, dit-on, lors de l’épidémie de choléra à Berlin en 1831. Le philosophe qui, plus que tout autre, a voulu penser l’histoire nous met en garde : « On recommande aux rois, aux hommes d'État, aux peuples de s'instruire principalement par l'expérience de l'histoire. Mais l'expérience et l'histoire nous enseignent que peuples et gouvernements n'ont jamais rien appris de l'histoire, qu'ils n'ont jamais agi suivant les maximes qu'on aurait pu en tirer. » Sans être passablement pessimiste, force est de constater que les guerres succèdent aux guerres, les injustices aux inégalités. Raison de plus pour en effet commémorer les rares moments où l’espèce humaine et les peuples ont pu progresser, pour saluer les luttes victorieuses, toujours à défendre contre les forces de la réaction qui n’hésitent pas une seconde. La défaite de 1940 a donné prétexte à Pétain pour revenir sur les Lumières.

Aujourd’hui, le jour d’après ne se présente justement pas sous les meilleures auspices. Au tout début de la crise le Medef, ne perdant pas de vue ses lignes de comptes et son agenda prédateur, en a appelé à augmenter le temps de travail et à diminuer les congés. Alors que les meilleures analyses soulignent le lien entre l’apparition et la transmission des nouveaux virus et la perte de bio-diversité, la folie d’une dé-régulation et d’une mondialisation sans freins, les premières mesures pour relancer l’activité après le confinement tendent à reprendre les habitudes anciennes. Là où il faudrait au contraire prendre la mesure de la nécessité d’une décélération des échanges, de mettre fin à la productivité sans fin, c’est-à-dire sans but et sans limite, à reconsidérer un mode de production, de distribution et de consommation soutenable socialement et écologiquement, les premières décisions vont à l’encontre de ce qu’il y aurait lieu de faire. La loi sur l’état d’urgence sanitaire sacrifie l’écologie en donnant droit aux Préfets de revenir sur les normes sanitaires. Sans doute que certains vont mettre à profit la crise sanitaire pour faire oublier le peu d’engagements pour le climat qui avaient été arrachés de haute lutte : les dizaines de milliards annoncés par le gouvernement dans le secteur automobile et aérien n’auront pas de contreparties.

Les premières mesures de relance pensent dans les anciens cadres, parlant de croissance comme un but en soi quels que soient les moyens et les biens ou services produits. Là où une partie grandissante de la population se voit imposée des congés pendant le confinement, du chômage partiel réduisant fortement leur salaire quand les prix de la consommation vitale augmentent, les grands groupes continuent de distribuer leurs dividendes indécents.

Sur le plan des libertés publiques aussi, hélas, le pire est à craindre compte tenu des décisions qui sont prises aujourd’hui. Elles s’appliqueront évidemment encore ce fameux jour d’après. Imagine-t-on que les forces de police renonceront aux pouvoirs qui leur ont été donnés ? Rangeront-ils tranquillement les centaines – oui les centaines – de drones commandés pour contrôler les populations ? Si une application de tracking est mise au point, avec toute la puissance des nouvelles technologies et la facilité qu’ont ces dernières à se propager en se présentant sous la forme de la facilité et du volontariat, quels services de renseignements ou de police pourrait ensuite ne pas être tenté de s’en servir dans les domaines de la surveillance ?

Nous ne retenons pas les leçons de l’histoire. Mais le jour d’après, nous ne devons pas la subir. Il ne faudra pas tirer les leçons après, c’est aujourd’hui qu’il faut agir. Marx nous indique que si les circonstances font les hommes, ces derniers peuvent aussi faire les circonstances. L’histoire, qui nous entraîne par son flux tumultueux, est aussi ce que nous en faisons. La critique du système et l’organisation des résistances n’attend pas le monde d’après. La solidarité avec les soignants ne s’arrête pas aux applaudissements aux fenêtres, la contestation des mesures gouvernementales annonce les luttes à venir. Le temps du confinement ne peut être celui de la résignation. Inventons un confinement actif.

 

Benoît Schenckenburger

 

Crédit photo : Bernard Hermant sur Unsplash

Partager cet article...
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on Google+
Google+
Email this to someone
email