Privatiseurs masqués

D'abord centré par le gouvernement sur le statut des cheminots, le débat public sur la réforme du rail s'est déplacé vers le thème de la privatisation de la SNCF. C'est une victoire idéologique pour les cheminots mobilisés. Les citoyens peuvent constater à cette occasion que les grévistes ne sont pas préoccupés uniquement par leur statut mais aussi par le sort du service public ferroviaire. En défendant leur outil de travail, ils défendent un patrimoine collectif du peuple français. Mal à l'aise sur ce terrain, le gouvernement et ses soutiens se sont empressés de jurer que la SNCF ne serait pas privatisée. Les médiacrates ont embrayé en dénonçant les « procés d'intention » des syndicats et même la « fake news » de la privatisation selon la radio publique France Info.

Cette privatisation n'a pourtant rien d'un fantasme. Les preuves d'un risque de privatisation sont multiples. Il y a d'abord les précédents de services publics transformés selon le même scénario que l'actuelle réforme de la SNCF et finalement privatisés. C'est même le cas de la quasi totalité d'entre eux ! Par exemple, en 2004 le gouvernement Raffarin tenait à propos d'EDF et GDF, exactement le même discours que celui qu'Edouard Philippe tient aujourd'hui à propos de la SNCF. La transformation de ces entreprises n'avait pas pour but de les privatiser et elles ne seraient pas privatisées, engagement formel de l'Etat. GDF a pourtant été privatisée dans la foulée et des actionnaires privés sont entrés au capital d'EDF. Le même scénario s'est produit pour France Telecom dont le gouvernement Rocard avait promis en 1990 que l'Etat resterait le seul actionnaire … avant que son capital ne soit ouvert au privé par Dominique Strauss Kahn en 1997 !

Il existe donc une continuité logique entre la transformation en société anonyme d'un service public et sa privatisation à terme. Alors qu'un établissement public ne peut par définition être vendu, une société peut l'être et c'est même sa vocation d'avoir plusieurs actionnaires. D'autres éléments de la réforme envisagée par le gouvernement tendent à préméditer la privatisation de la SNCF. Alors qu'il pourfend d'habitude les déficits publics, le premier ministre s'est mystérieusement déclaré ouvert à la reprise par l’État de la dette de la SNCF : cela n'a d'autre explication rationnelle que de rendre l'entreprise financièrement attractive à long terme pour des capitaux privés. Idem pour le découpage des activités ferroviaires en filiales, plus faciles à vendre en bourse que l'ensemble de l'entreprise. Avec la réforme envisagée, la question n'est donc pas de savoir si la SNCF sera privatisée mais quand. Empêcher cette catastrophe ne dépendra pas que du nombre de jours de grève des cheminots. C'est une bataille idéologique dont les tous les citoyens peuvent s'emparer s'ils veulent rester maître d'un service public vital pour l'avenir du pays.

Laurent Maffeïs

 

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