Le 3 juin 1950 : Les Français sur l’Annapurna

La photo a fait le tour du monde. Un alpiniste tout de bleu vêtu lève un piolet sur lequel est fixé un petit fanion bleu blanc rouge. Maurice Herzog en haut des 8091m de l’Annapurna prend la pose devant l’objectif de son partenaire, le guide Louis Lachenal. Jusqu’alors, les 22 tentatives de différents pays de l’ascension d’un des quatorze sommets de plus de 8000m s’étaient soldées par des échecs. « La mission est remplie » écrira Herzog dans son livre Annapurna, premier 8000, ajoutant en proie à un délire quasi mystique: « Que la vie sera belle maintenant ! »

L’ouvrage deviendra avec 11 millions d’exemplaires vendus un best-seller de la littérature de montagne jamais égalé. Pas seulement pour la première mais pour les aspects héroïques de l’épopée. Le récit mêle la détermination des grimpeurs, la redescente longue et tragique du sommet, l’amitié, l’abnégation, et les souffrances durant le long retour d’un mois vers Katmandou pendant lequel le médecin de l’expédition va amputer aux étapes orteils et doigts gelés gagnés par la gangrène. C’est en héros qu’ils sont accueillis à leur retour en France, le 17 juillet.

Mais seul Herzog, malgré ses mains ramenées à des moignons, est sur un petit nuage. Pendant sa convalescence, il dictera un habile et captivant compte-rendu de l’exploit façon Club des cinq à la neige tandis que Lachenal, virtuose de l’escalade, se désespère de la perte de tous ses orteils, et que Rébuffat, autre gloire du rocher jure qu’on ne l’y prendra plus. Mais en silence, car l’équipe avait dû s’engager à ne rien communiquer de l’aventure par quelque média que ce soit durant cinq ans. Le Club alpin et la Fédération de la montagne avaient levé une souscription nationale de 14 millions de francs pour autre chose que la seule beauté du geste.

Herzog pour sa part n’avait pas été choisi pour encadrer les trois meilleurs alpinistes, Lachenal, Terray, Rébuffat pour ses qualités « d’acrobate ». Gaulliste déclaré, il pensait comme les hautes autorités alpines qu’il fallait restaurer l’orgueil patriotique des Français abîmé par la période 39-45 et par précaution verrouiller la communication. A la mort accidentelle de Lachenal, en 1955, Herzog fera main basse sur les Carnets du vertige du guide et en fera paraître une version expurgée. Ce n’est qu’en 1996 que l’on en saura plus, entre autres que Lachenal n’avait pas souhaité prendre le risque de « donner ses pieds pour la jeunesse française ». Trop tard pour que l’Histoire puisse ébranler le beau récit devenu mythe.

 

Jean-Luc Bertet

 

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