Le langage macronien à l’épreuve du réel

Qu'on me pardonne d'emprunter à la linguistique des concepts pour les appliquer grossièrement non pas aux mots ou aux idées mais à un moment constitutif en tant que tel. Car force est de constater que l'élection d'Emmanuel Macron en mai dernier, quelles qu'aient pu être les préventions à son endroit, s'était chargée d'un sens qui prétendait ouvrir une séquence politique entièrement nouvelle : celle du rejet de l'ancien monde faisant place nette aux forces du changement.

Cent jours plus tard, l'heure n'est pas encore aux bilans bien sûr. Mais ce qui saute aux yeux, c'est d'abord la rupture qui s'est promptement opérée entre la dénotation, le sens littéral inculqué par Macron à son projet, et la connotation dont le discours s'est promptement chargé dans sa réception par l'opinion publique dès lors qu'il a commencé à être mis en œuvre. De fait, le hiatus est patent.

Alors que la campagne présidentielle a été le théâtre de révélations sur les mauvaises pratiques et mauvaises manières des décideurs, M. Macron prétend depuis restaurer l'éthique en politique ? Trois ministres, M. Bayrou et Mmes De Sarnez et Goulard, ont pourtant déjà été contraints de quitter le gouvernement sur fond d'affaires judiciaires. Dans le même temps, le ministre Ferrand, rattrapé par une enquête préliminaire sur fond d'enrichissement familial, a été recasé à la tête du groupe parlementaire LREM. Sans compter la ministre du travail Mme Pénicaud empêtrée dans l'organisation d'une soirée promotionnelle du ministre Macron à Las Vegas et pour laquelle une enquête judiciaire pour « favoritisme et recel de favoritisme » a été ouverte. L'adoption d'une loi au rabais de « confiance dans la vie publique », qui benoîtement renvoie le traitement du symptôme à des réponses individuelles, n’y changera rien. C'est la vertu républicaine qu'il faudrait réinsuffler au cœur de la patrie.

Face à la lassitude de la dépossession de souveraineté des citoyens, M. Macron prétendait hier et aujourd'hui encore « horizontaliser » la démocratie et faire place à l'implication citoyenne. L'été passé, la loi d'habilitation sur les ordonnances a été adoptée dans un climat de verrouillage de la parole à l'Assemblée tandis que le parti du président lui-même se voyait attaqué en justice pour l'adoption en catimini de statuts qui ne font pas place aux adhérents.

Confronté à l'abaissement de l'Etat, Emmanuel Macron se fait fort de vouloir restaurer celui-ci dans sa capacité d'action et de défense. La crise ouverte qu'il a allumée avec le chef d'état-major des armées et ses troupes a confondu l'autorité de l'Etat avec l'autoritarisme d'un homme au point de prendre le risque de disjoindre l'exécutif de l'outil de l'indépendance et de la sécurité nationale.

Constatant l'effacement de la France, M. Macron annonce vouloir rendre à celle-ci sa place sur la scène internationale. Impuissant devant le retrait de Donald Trump et des Etats-Unis d'Amérique de l'accord de Paris sur le climat, fuyant pour laisser ratifier le traité de libre-échange CETA avec le Canada, M. Macron s'est mis à la remorque de la politique internationale de ses prédécesseurs.

L'intrusion du réel a bousculé l'ordre tranquille qui régnait au pays des mots et des idées en macronie. En 100 jours, les connotations associées à ses discours se sont inversées. Celui qui est désormais Président parle certes toujours aussi bien, mais la réception de son message a changé. Macron pensait pouvoir tranquillement continuer à brasser du signifiant et du signifié sans jamais pouvoir être dérangé : tenir après le 7 mai, comme il l'avait fait avant, des discours de rupture et véhiculer par ce biais des idées de « renouvellement » de la vie politique. Mais ce bel ordonnancement est en train de se fracasser à l'épreuve du réel.

Que la mise en œuvre d'une politique contrevienne en termes d'orientations économiques et sociales aux promesses qui l'ont appelée, voilà qui est tristement habituel, Hollande étant le dernier en date à nous l'avoir prouvé. Que le processus n'ait cette fois pas lieu sur des bases idéologiques mais sur le rapport populaire à la citoyenneté pourrait donner non pas simplement de la déception et de la résignation mais renforcer au contraire l’aspiration à de nouveaux changements à venir. C'est la vérification populaire à laquelle appelle la France insoumise le 23 septembre prochain.

François Cocq

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