Lafarge : « Qui savait et n’a rien dit ? »

Entretien avec Danielle Simonnet, Conseillère de Paris et oratrice nationale de la France Insoumise.

Depuis 15 jours, les mises en examen de cadres du cimentier français Lafarge se succèdent pour « financement du terrorisme », « mise en danger de la vie d’autrui » et « violation du règlement européen ». Pouvez-vous nous rappeler les faits ?

Entre 2013 et 2014, Lafarge aurait financé des groupes armés djihadistes pour pouvoir continuer d’exploiter une cimenterie en Syrie dans une zone occupée par Daech, et aurait donc participé indirectement au financement du terrorisme. Les juges d’instruction chargés de l'enquête ont identifié plus de 15 millions de dollars suspects. C’est une enquête du Monde qui le révèle en juin 2016, d’après des informations issues de journalistes opposants au régime de Bachar el-Assad.

Je m’empare du sujet en juillet 2016 lors du vote d’une convention de partenariat entre la Ville de Paris et Lafarge concernant le sable de Paris Plages. Alors que, cynisme absolu, l’édition 2016 était placée sous le signe de la solidarité avec les victimes des attentats terroristes, je suis la seule élue à voter contre.

Vous n’avez reçu aucun soutien politique, quelle que soit leur étiquette ?

Dans les couloirs du Conseil de Paris, à la suite de mon intervention, beaucoup d’élus sont venus me voir en admettant que j’avais raison, mais qu’il était trop tôt pour en tirer des conclusions, ou trop tard pour remettre en question le partenariat. C’était révélateur d’une immense lâcheté et d’un décalage énorme entre la gravité des faits et l’absence de sursaut politique.

Pire encore, trois semaines à peine après les révélations du Monde, je découvre qu’un rapport parlementaire de la mission d’information sur les moyens de Daech vient d’être rendu. On peut y lire : « Rien ne permet d’établir que le groupe, ou ses entités locales, ont participé, directement ou indirectement, ni même de façon passive, au financement de Daech. […] préserver le site malgré les risques a pu apparaître ambigu et générer des soupçons. Des comportements individuels les ont aussi alimentés. Les personnels concernés ont été sanctionnés immédiatement : le groupe a procédé à leur licenciement, témoignant sa volonté de n’entretenir en rien une quelconque proximité avec Daech. ».

La manière dont ce rapport a été rédigé ne laisse place à aucun doute, il y a une intention forte d’innocenter Lafarge, alors qu’on peut se demander sur quelles preuves réelles il se base. Il conclut même en précisant que « La situation de cette usine a nécessairement fait l’objet d’un suivi attentif de la part des autorités françaises et d’un échange régulier avec les responsables du groupe. ». Cette mission, présidée par Jean-Frédéric Poisson (LR), était composée de membres de tous les groupes, y compris de figures devenues macronistes depuis, comme François de Rugy qui en était secrétaire.

Quant au Front National, on apprendra quelques temps plus tard que le Directeur Sûreté de Lafarge, aujourd’hui mis en examen, était candidat sur leur liste aux élections municipales de 2014 à Paris. Ils ne s’exprimeront naturellement jamais sur cette affaire.

Finalement, en dehors de la France Insoumise, personne ne s’emparera réellement du sujet. Et Jean-Luc Mélenchon sera le seul candidat à la présidentielle à le dénoncer.

Quel a été le traitement médiatique de cette affaire ?

Au début, il n’y a eu aucun écho dans les médias de mon intervention, alors que dans le même temps la vidéo avait été vue plus d’un million de fois sur les réseaux sociaux. Il y avait donc un décalage complet entre ce qui est une évidence pour le plus grand nombre et l’omerta totale des médias et des politiques. Suite à la publication du rapport parlementaire, quelques articles se sont empressés de clamer l’innocence de Lafarge.

A l’automne, j’arrive à faire adopter un vœu pour rompre le partenariat mais là encore, ce n’est pas beaucoup repris. Ce n’est qu’en mars 2017, suite à l’annonce de Lafarge de son intention de collaborer au projet du Mur anti-migrants de Donald Trump, que la Ville décidera de communiquer sur cette décision, et que la couverture médiatique sera plus importante.

Pendant l’été 2016, un journaliste qui m’appelait pour un tout autre sujet me disait : « Au fait Madame Simonnet, je voulais vous dire merci pour votre coup de gueule sur Lafarge, dans notre rédaction personne ne veut aborder le sujet ». Il y avait une forme d’autocensure des journalistes, qui n’osaient pas s’attaquer à une entreprise aussi puissante. Parce que ce sont des entreprises extrêmement puissantes dans leur rapport d’influence sur le monde.

Vous avez quelques exemples ?

Le groupe Lafarge fut un donateur régulier de la fondation d’Hillary Clinton, et elle a été administratrice du groupe dans les années 1990. Paul Desmarais, l’ancien multimilliardaire canadien, qui détenait des participations dans Lafarge, était un très proche de Nicolas Sarkozy, et l’avait même conseillé dès 1995 pour lui élaborer une stratégie d’accès au pouvoir. Quant à Bruno Laffont, l’ancien PDG aujourd’hui mis en examen, il est membre de plusieurs conseils d’administration d’entreprises françaises et président de la commission Développement durable du Medef.

Avec de telles ramifications, et quand on sait que 90% de la presse française appartiennent à 9 milliardaires, on peut imaginer que certains journalistes n’aient tout simplement pas osé parler de l’affaire. Par exemple, je ne peux pas imaginer que Lafarge, numéro 1 du ciment, n’ait strictement aucun lien avec Bouygues, numéro 1 du bâtiment, qui a par ailleurs une emprise médiatique énorme.

Et puis, la responsabilité de l’État est en jeu. Des dirigeants de Lafarge ont déclaré dans leurs aveux qu’ils étaient en lien avec le Quai d’Orsay à l’époque des faits. L’ONG Sherpa réclame aujourd’hui l’audition par la justice de Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères.

D’où l’enjeu de la bataille ! Qui savait et n’a rien dit ? Le Quai d’Orsay, le cabinet du Premier Ministre Manuel Valls, la Présidence de la République…

Cette affaire serait-elle emblématique de la collusion totale du grand patronat ?

Tout à fait ! N’oublions pas que pendant le Seconde Guerre Mondiale, une part importante du grand patronat a collaboré avec les nazis. D’ailleurs, c’est grâce à Lafarge que ces derniers ont construit le Mur de l’Atlantique. C’est même son usine en zone libre, et qui n’était donc a priori pas obligée de collaborer, qui a montré le plus de zèle. Lafarge a été réquisitionnée à la Libération pendant 3 ans au bout desquels, par je ne sais quel jeu d’entre-soi des puissants, la famille Lafarge avait réussi à récupérer l’entreprise.

En fait, dans la logique capitaliste, la recherche du profit est plus importante que tout, même en zone de guerre, et même si ça doit passer au-dessus de toute éthique. Le capitalisme est par définition amoral.

Le gouvernement essaye-t-il de limiter l’impact néfaste de cette entreprise ?

Non, c’est tout l’inverse, les membres de l’oligarchie se soutiennent…

D’abord, il y a la logique que les affaires doivent continuer et qu’il ne faut pas handicaper un groupe considéré comme leader. Lafarge travaille d’ailleurs encore sur plusieurs chantiers publics : c’est elle qui a par exemple fourni les plots de béton anti-intrusion à Nice !

Au niveau national, Lafarge continue à toucher énormément d’argent du CICE [Crédit Impôt Compétitivité Emploi], tout en effectuant un « Plan de Sauvegarde de l’Emploi » au Havre, qui a par ailleurs été considéré comme injustifié par l’Inspection du Travail. Mme Pénicaud aurait pu intervenir sur ce dossier : elle ne l’a pas fait. Donc que ce soit pour les raisons extrêmement graves qu’on évoque ou pour des raisons purement économiques et sociales, rien n’est fait.

Derrière la logique oligarchique, culturellement, il y a l’idée que les puissants sont de belles personnes qui ne peuvent pas avoir tort. En revanche, il suffit qu’on apprenne qu’un chauffeur de bus aurait refusé de conduire après une femme pour que cela devienne un débat central national, alors qu’il sera impossible de trouver un cas avéré.

Ce déséquilibre se constate jusqu’à l’Assemblée : lors de l’examen de la loi sur la sécurité intérieure, la majorité a rejeté un amendement proposé par les députés de la France Insoumise qui visait à rendre possible des saisies inamicales d’entreprises dans des cas avérés de collaboration avec l’ennemi.

L’affaire Lafarge est vraiment révélatrice de la profonde hypocrisie dans le traitement du terrorisme. On constate que ceux qui usent le plus de l’angle identitaire pour traiter de cette question sont également ceux qui se taisent sur les conditions matérielles qui ont rendu possible la montée en puissance du terrorisme djihadiste. En proposant une grille de lecture ethno-confessionnelle du terrorisme, que ce soit à l’international ou en politique intérieure, en présentant ce phénomène comme endogène à l’islam, bref en reprenant les bases de la théorie du choc de civilisation, ils occultent par exemple le fait que sans l’invasion puis la destruction de l’État irakien par les États-Unis en 2003, Daech n’aurait pas existé. La lutte contre les terroristes exige en définitive de repenser la géopolitique, de mettre en œuvre une stratégie indépendante contribuant à la paix et à des solutions durables de reconstruction des Etats au Proche-Orient, de rompre avec les grilles de lecture ethno-confessionnelles et avec l’affairisme.

Alors que peut-on faire ?

Dans l’immédiat, il faut faire pression en dénonçant le plus possible cette collusion d’une grande multinationale française avec Daech, et les stratégies de l’oligarchie pour occulter ce grave problème. C’est ce que j’essaye de faire dans tous mes passages médias ou dans ma conférence gesticulée dans laquelle la question de Lafarge est traitée tout du long pour faire prendre conscience de la nature oligarchique de notre système.

Il faut remettre dans le débat l’enjeu de la puissance politique sur l’économie, imposer au Quai d’Orsay d’être redevable du contrôle des entreprises sur les territoires étrangers, et créer une instance internationale sous l’égide de l’ONU.

Propos recueillis par Adrien Siffermann

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