« La création est un art essentiel de construction de notre humanité »

Entretien avec Christian Benedetti, acteur et metteur en scène, directeur du Théâtre-Studio à Alfortville, candidat sur la liste FI aux européennes.

Vous êtes un acteur et metteur en scène engagé, de quand date votre engagement et quel a été le déclencheur?

Franchement qu’y a-t-il de plus con que de donner de l’argent pour s’asseoir et regarder des gens faire semblant d’être quelqu’un d’autre ? Et pourtant, quand le mot théâtre ne maquille pas la diversion, il est cet endroit d’intranquillité qui nous renseigne sur l’état du monde.

Être engagé a toujours été une évidence pour moi : le théâtre n'est pas consécutif mais constitutif de la démocratie. Il rend les autres espaces politiques possibles.

Et puis on a inventé le théâtre parce que la philosophie n'avait plus de mots et qu'il fallait bien pouvoir dire à Aristote que c'était un salaud d'esclavagiste.

Après, mon besoin de désobéir, de me contredire, ma nécessité d’intervenir dans le débat politique comme citoyen, essayer d’intervenir dans le débat public pour modestement retisser le lien entre la parole politique et la parole artistique, pouvoir refuser la fatalité et la soumission, sinon pourquoi ?

Avoir un point de vue sur le monde est essentiel pour un artiste car sinon comment le raconter ou l’incarner. Mais, comme metteur en scène, je considère que le théâtre n’est pas le prolongement de mon action de citoyen. Je ne fais pas de théâtre politique. J’essaye de faire politiquement du théâtre.

Le théâtre comme beaucoup d’arts, est en voie de confiscation. Mon ami et mon maître Antoine Vitez, si je parle de mon engagement je me dois de le citer, faisait une remarque que je trouve très actuelle : " le théâtre est dû au peuple on a du mal à imaginer la haine que cette idée suscite encore "

Que pensez-vous de la réforme de Jean-Michel Blanquer sur les matières d’enseignement artistique?

C’est un vrai scandale et je me suis de suite lié aux enseignants, lycéens et artistes qui s’associent dans Face public pour la combattre aussi de ce point de vue.

Sous un discours rusé d’élargissement de la liberté, le ministre de l’éducation nationale menace de disparition les enseignements artistiques.

Avec la pression de l’avenir sur les études et la nouvelle carte des options, la réforme des lycées conduira ceux et celles qui ne pensent pas faire de l’art leur métier à abandonner son approche au lycée.

Abandonner l’enseignement artistique et le rapport à l’art, nous condamne à des libertés précaires.

Cet aspect de la réforme Blanquer est un choix social qui tend particulièrement à priver les milieux les plus populaires de cette ouverture sur le sensible, l’imaginaire avec d’une part l’absence de ces options sur bien des territoires, et d’autre part avec le chantage à l’efficacité, à la pseudo nécessité, à l’envahissement de la question du chômage dans ses choix d’études.

Si l’art n’est pas possible, alors cela veut dire que le monde n’est pas l’espace de l’être humain. Cela devrait se construire dès l’école avec les enseignements artistiques et la présence des artistes dans les établissements.

Quelle place est consacrée par ce gouvernement à la culture? à ses fourmis ouvrières que sont les intermittents?

Ce ministère devient celui des marchandises, des entreprises culturelles et de l’ignorance pour toutes et tous.

Au mieux on demande aux artistes d’être soit des pansements sociaux soit des vecteurs de rayonnement de la France.

Les métiers d’infirmiers et d’assistants sociaux existent. Ils sont nobles même s’ils souffrent eux aussi du manque de moyens comme tout le service public. Pour ce gouvernement – comme pour les autres qui l’ont précédé – il y a trop de salaires, trop de service public, trop de retraites, trop d’intermittents… trop de tout sauf de profits. Leurs politiques sociales et économiques ont échoué et ils pensent que l’on peut servir de pompiers ?

Ils sont ridicules à l’international, à la remorque de Merkel ou des USA selon le moment, et ils souhaiteraient que nos œuvres remplacent la petitesse de leur vision ? Nous ne sommes pas une carte de visite.

Ce gouvernement ne donne pas une autre place que les précédents à la culture c'est-à-dire faire croire que le divertissement est consubstantiel à l'être humain, c'est une place de marchandises au même titre que le reste. Une organisation de l'ignorance. Un instrument de pouvoir…

Où est passée l’ambition pour le peuple ?

Vous êtes aujourd'hui avec la France insoumise, quels sont les priorités en matière d'art et de culture?

La France Insoumise à l’ambition de transformer la société. Comment s’y atteler sans mettre l’imaginaire au cœur de son projet ?

Tout d’abord travailler pour que les artistes aient des conditions de vie dignes. Ce que nombre d’entre eux sont très loin d’avoir... forêt décimée sans laquelle il n’y a ni film, ni représentation, ni livre... derrière les quelques arbres people.

Mais des propositions pour une politique publique culturelle digne de l’Avenir en commun, c’est autre chose. Cela appelle une démocratie culturelle, une totale liberté pour les artistes, un déploiement de l’art partout, aider à sa circulation et à la rencontre des œuvres avec les habitants.

Il faut définir la culture comme intérêt général ; imposer dans le débat la nécessité d'une politique publique dans tous les domaines de la production de la circulation de la pensée de l'imaginaire ; redonner une légitimité aux mots création, pensée, art.

Et tout d’abord, les discours des politiques doivent renouer eux aussi avec les mots art, création, imaginaire...

En quoi l'Europe influence ou peut influencer les politiques culturelles?

La politique culturelle européenne est limitée par les traités au simple « soutien » des politiques nationales.

Sur le papier, l’union européenne ne peux donc intervenir que par des actions d’appui. Pourtant elle intervient de façon très prégnante sur les politiques culturelles nationale par des directives touchant à la propriété intellectuelle, aux droits d’auteur, au statut de l’artiste, à l’enseignement artistique soit par le biais des politiques sociales d’éducation ou de la concurrence. Sa politique austérité amène les nations à réduire leur soutien direct aux arts à la culture, à l’éducation culturelle et contre les institutions et les acteurs culturels à dégager des fonds propres. C’est dans ce contexte que les États sont amenés à promouvoir le sponsoring et le mécénat. En outre la tentation est récurrente à Bruxelles de remettre en cause « l’exception culturelle » reconnue en France et ailleurs.

Par les programmes qu’elle met en place elle fait le choix de la culture comme une marchandise. Enfin la commission européenne reste inactive voir complice face aux GAFAM qui imposent un rapport de force très déséquilibré aux artistes, aux musées, aux salles de spectacle et ne paye quasiment pas d’impôt en Europe.

Aujourd'hui le commissaire européen à l'éducation à la culture, au multilinguisme, à la jeunesse et aux sports, c’est Tibor Navracsis. Il est hongrois, comme mon ami Arpad Schilling, mais lui représente le gouvernement de Monsieur Orban.

Même dans le contexte actuel de dérive libérale, un hongrois aux affaires internationales ou aux finances aurait suscité un tollé général. À la culture personne ne s'en est soucié, il fallait bien mettre quelqu'un. L’Europe se fiche de la culture ou plutôt, ce qui l’intéresse c’est là où il y a matière à faire du profit pour les industries culturelles.

Elu quels seront vos chevaux de bataille?

Mes réponses préalables sont un peu une feuille de route.

Dans le tract culture que la FI a écrit pour cette campagne européenne nous disons : "L’art traverse une crise majeure aussi cruciale que celle de l’écologie. La création est un outil essentiel de construction de notre humanité. Si l’art est recouvert par le marché́ le monde n’est plus l’espace de l’être humain. L’Europe a besoin de toutes les forces de la création pour faire exister une vie politique."

Et nous faisons des propositions pour refuser cette soumission au marché et replacer l’art et la culture au centre de la politique européenne.

  • Faire de la liberté d’expression et de création un critère de convergence dans l’ensemble des États membres.
  • Affirmer une politique publique pour l’art, son enseignement et sa pratique, en soutenant la création, la circulation des artistes et des œuvres, en donnant une place décisive aux textes, et en favorisant les traductions.
  • Garantir un accès de toutes et tous à la culture.
  • Créer un « domaine public commun » en matière de droit d’auteur, et créer un statut de l’artiste.
  • Créer des structures européennes de travail artistique commun, pour favoriser les échanges entre artistes de toutes disciplines dans une logique d’échanges et de création.

Mais pour cela, comme pour le reste, il faut se libérer du carcan libéral des traités européens actuels.

Vous participez activement à la campagne et vous utilisez Facebook pour interpeler d’autres artistes…

Lors de la conférence de presse de la liste FI le 14 janvier, j’ai annoncé qu’aux douze combats de la liste j’en rajoutai un treizième : celui de l’art et de la culture.

Parmi les initiatives que je prends, je pose trois questions à des artistes français et européens. J’ai déjà publié sur ma page Facebook de candidat, les réponses de Krystian Lupa et Arpad Schilling, metteurs en scène , Lancelot Hamelin, écrivain, Robert Guédiguian, cinéaste, Michel Simonot, écrivain et sociologue, Nathalie Fillon, femme de théâtre, Pippo Delbono, artiste, Mathilde Damoisel, réalisatrice et Malte Martin, graphiste. Et cela continue.

L’ensemble de leurs réponses servira de matériau pour élaborer une charte d’engagement de nos élus européens de la France Insoumise et, nous l'espérons, des partenaires de « Et maintenant le peuple » sur l’enjeu de l’art et de la culture.

La politique ça ne peut se faire sans les gens, définir une ambition dans le domaine de l'art ne peut se faire sans les gens non plus, ni sans les artistes.

Propos recueillis par Christiane Chombeau

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