La Bretagne à l’abattoir

Le marasme économique qui a mis le feu aux poudres en Bretagne n’est pas la conséquence malheureuse d’une situation géographique excentrée. C’est le fruit des politiques dites de « compétitivité » menées par l’Union européenne et le gouvernement de François Hollande. Le capitalisme a sa géographie, faite de zones spécialisées et hiérarchisées en centres et en périphéries selon leurs contributions réciproques au mouvement général d’extorsion de la plus-value. Le libre-échange vise justement à extraire de chaque territoire tout le profit que permet sa position singulière dans l’espace économique. Ainsi la Bretagne détient de très grands élevages porcins. Mais l’Allemagne dispose d’un avantage comparatif en matière d’abattage, du fait de l’absence de salaire minimum dans cette branche et du recours massif à des salariés étrangers issus de l’Est et exploités sous le régime du détachement instauré par une directive européenne de 1996. Ils gagnent 3 ou 4 euros de l’heure. Dès lors 700 000 porcs bretons font chaque année leur dernier voyage vers l’Allemagne.

Si la géographie physique n’y est pour rien, la politique y est pour beaucoup. C’est une conséquence de la fameuse directive Bolkenstein. Vous souvenez-vous que les partisans du « oui », le solférinien breton Bernard Poignant en tête, prétendaient qu’elle serait bloquée par l’adoption de la Constitution européenne imposée au pays via le traité de Lisbonne ? Quant aux conventions collectives qui suppléaient en Allemagne l’absence de SMIC, elles ont été cassées par le social-démocrate Schröder, maître à penser de Hollande.

L’écotaxe ne pourrait-elle pousser à relocaliser l’abattage en renchérissant le coût des transports ? Hélas le gouvernement a tort de faire croire qu’en modifiant le prix d’un facteur de production, il va orienter le « marché » vers des comportements plus écologiques. C’est la thèse du capitalisme vert. Mais ce n’est pas ce qui se produira. Le marché choisira d’autres lieux de production pour alimenter les abattoirs allemands. Après avoir mis en lasagnes le cheval de Roumanie, il trouvera bien du porc pas cher quelque part.

La désastreuse spécialisation économique de la Bretagne a été le fruit d’une politique publique menée sous l’égide de l’État gaulliste. La puissance publique a encouragé l’implantation simultanée de grands élevages et d’abattoirs donnant un débouché à l’ancienne main-d’œuvre agricole. Elle a géré les conséquences sociales de ce modèle. L’émigration massive, notamment vers l’Île-de-France, a été logée par des programmes publics. Pour relocaliser la production et en finir avec un modèle d’agriculture industrielle qui détruit les terres et fragilise l’économie régionale, il faut encore un haut niveau d’intervention publique planifiant les investissements nécessaires. Mais le gouvernement préfère la concurrence des territoires. Il distribue un crédit d’impôt compétitivité de 20 milliards sans critère ni contrôle. A chacun d’aller là dans les zones les plus « compétitives ». A ce jeu la Bretagne sera perdante. La République indivisible aussi. Nous avons déjà eu le droit à un inquiétant couplet sur les « ministres bretons » au chevet de leur région. Imaginez que l’on ait envoyé Taubira et Lurel comme « ministres ultramarins » au secours des DOM TOM condamnées à l’ultra-périphérie par l’UE. Cette comptabilité sera le prétexte à tous les déchirements. Pour l’heure aucun autonomiste breton n’est venu réclamer le rattachement à ce quota du nantais Jean-Marc Ayrault. Mais est-ce une bonne nouvelle ?

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