Le jeune Karl Marx, Un film de Raoul Peck

Comment donner à voir au cinéma ce qu'ont été le combat et la vie de Karl Marx ? C'est la gageure qu'a voulu relever Raoul Peck. Il n'aurait pu retracer tout l'itinéraire intellectuel de Marx sans tomber dans une œuvre interminable ou au contraire une caricature des différents aspects de la biographie du fondateur de la théorie socialiste moderne. Sa bonne idée a été de se concentrer sur quatre années de sa vie, celles de sa rencontre décisive avec Engels, sa rupture avec les jeunes hégéliens et les socialistes utopiques français et russes.

On admire avec intérêt la reconstruction du contexte historique : les premières scènes où les propriétaires terriens organisent des battues contre les ramasseurs de bois morts, les usines textiles du capitalisme anglais. On comprend aussi que Marx et Engels n'ont pas été seulement des théoriciens, qu'ils ont vécu dans leur chair le poids de la lutte politique et théorique : ces années ont été des années d'exil d'Allemagne en France, Belgique et Angleterre. Ils ont eu toutes les difficultés du monde à survivre : Marx y use sa santé et entraîne sa femme (ici jouée par Vicky Kreps) et sa fille dans des logis vétustes, privés de confort. Il n'y a pas d'idées sans des individus et des forces pour les porter. Le film donne à voir la dureté des engagements.

Raoul Peck reconstitue les combats idéologiques de Marx (joué par August Diehl). Aux jeunes hégéliens, il reproche l'idéalisme, la lutte menée seulement contre les doctrines, ce qui le conduit à écrire avec Engels La sainte Famille, brûlot contre Bauer, Stirner, Feuerbach. Il quitte désormais la seule bataille dans les idées, et s'initie grâce à Engels (joué par Stefan Kornaske) qui a publié en 1845 La situation de la classe laborieuse en Angleterre, aux conditions réelles de la pauvreté : l'économie capitaliste, qu'il comprend en lisant les économistes classiques comme Adam Smith ou Ricardo.

Son combat prend une tournure politique : à la doctrine d'un socialisme scientifique doit correspondre un appareil politique international. Il mène le combat contre les socialistes utopiques regroupés au sein de la ligue des justes, qui se change en Ligue des communistes à laquelle il donne le Manifeste du parti communiste en 1848.

En relatant ces années de combat, Raoul Peck permet d'incarner un homme plus connu pour ses idées. On retrouve la force, parfois l'excès, de la jeunesse d'un théoricien en devenir. Il nous permet aussi de comprendre à quels défis similaires notre époque politique est confrontée : la crise sociale, écologique et politique appelle de nouveaux apports théoriques et pratiques. Pourtant, comme Marx qui se construit tout en continuité et rupture avec les autres courants du mouvement ouvrier naissant, ceux qui s’engagent dans ce combat ne partent pas de rien. La figure de Marx mérite encore d'être connue, ce film y contribue avec talent.

Benoît Schneckenburger

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