Gilets jaunes : « le peuple récupère la politique »

Dans un entretien exclusif accordé à L’Heure du peuple, le député insoumis du Nord Adrien Quatennens affirme que le mouvement des Gilets jaunes est une « formidable opportunité » pour aller vers la justice fiscale, le partage des richesses ou des avancées démocratiques.

La fin de l'année 2018 a été marquée par le mouvement des Gilets jaunes, quelles leçons en tirez-vous ? Croyez-vous que le « grand débat » annoncé par Emmanuel Macron puisse ré-pondre aux attentes ?

Le mouvement des Gilets Jaunes est la bonne nouvelle de l’année 2018. L’affaire Benalla ou la démission de Nicolas Hulot avaient déjà sérieusement grippé la machine macroniste mais l’Histoire retiendra que c’est le mouvement des Gilets Jaunes qui aura porté un coup d’arrêt au quinquennat. Désormais, il n’y a guère plus que la macro-nie pour penser que les choses vont passer comme elles sont venues. Pour la macronie, ce mouvement est une menace mais pour le pays c’est un moment exaltant, une formidable opportunité : cette France invisible que d’aucuns disaient résignée fait irruption en politique ! Les Gilets Jaunes, c’est le Peuple qui fait enfin de la récupération politique ! Macron pense qu’il va pouvoir désamorcer ce mouvement avec son « grand débat » de plusieurs mois alors même que les Français qui souffrent ont besoin de réponses immédiates. Après l’avoir employée avec les syndicats, voilà qu’il entend refourguer sa méthode de la « grande concertation » aux Français qui ont bien compris que son « grand débat » est en fait un grand « cause toujours » ! N’a-t-il d’ailleurs pas annoncé lors de ses vœux pour 2019 qu’il entendait continuer à dérouler tranquillement son programme ? Les Gilets Jaunes n’ont pas attendu Macron pour organiser leur grand débat. Celui-ci a eu lieu, notamment sur les ronds-points. Les Français mobilisés ne demandent pas au monarque d’être écoutés : ils veulent maintenant pouvoir décider. Ils ne font pas l’aumône pour deux ou trois miettes : ils veulent qu’on procède enfin au partage du gâteau. Macron, lui, espère juste profiter de la situation pour ressortir du congélateur sa réforme constitutionnelle étriquée.

Commencé comme un mouvement "anti-taxe", ce mouvement a remis en débat le rétablissement de l'Impôt sur la fortune. Est-ce pour vous une surprise ?

Deux mois et demi après le début de la mobilisation, les revendications démocratiques ont pris le pas sur toutes les autres, notamment fiscales. Mais celles-ci n’ont pas disparues pour autant. Parce que la première revendication était l’annulation de la hausse des taxes sur le carburant, beaucoup ont immédiatement repeint le mouvement des Gilets Jaunes comme un mouvement « anti-taxe » après l’avoir taxé d’anti-écologique ! Le gouvernement s’est pris les pieds dans le tapis en traduisant les revendications des Gilets Jaunes par l’idée qu’il y aurait « trop d’impôts ». En effet, dans la minute qui suivit, la question posée par le mouvement fût bien celle de savoir « trop d’impôts, mais pour qui au juste ? ». Car tout le monde ne paye pas trop d’impôts. Les contribuables les plus modestes en payent trop précisément parce que les contribuables les plus fortunés n’en payent pas assez. L’exigence de justice fiscale est le cœur des revendications des Gilets Jaunes. La place de l’Impôt de Solidarité sur la Fortune dans ce débat est extrêmement forte. La suppression de l’ISF par Emmanuel Macron a consisté à distribuer 1 million d’euros à chacun des 100 français les plus riches ! Cela ne peut pas être accepté par celles et ceux qui travaillent pour qui la fin du mois commencent dès le 10. Le rétablissement de l’ISF apparaît comme l’exigence d’abolir les privilèges fiscaux. Car derrière le « rends l’ISF ! », il y a tout un arsenal de mesures exigées pour la justice fiscale : augmentation du nombre de tranches d’impôt pour mieux répartir l’effort entre tous, impôt universel, lutte contre la fraude et l’évasion fiscale, baisse de la TVA sur les produits de premières nécessités et augmentation sur les produits de luxe etc… Plutôt que l’inutile prélèvement à la source, il faut une révolution fiscale.

La France insoumise met en avant qu'une grande partie des revendications des Gilets jaunes se retrouvent dans son pro-gramme L'Avenir en commun. C'est une manière d'inviter les Gilets jaunes à poursuivre leur combat dans le champ poli-tique ?

C’est d’abord et avant tout un simple constat : l’essentiel des revendications des Gilets Jaunes se trouvent dans le programme de La France Insoumise, particulièrement s’agissant des chapitres sur l’urgence démocratique et l’urgence sociale. Pour beaucoup d’entre elles, se sont d’ailleurs des propositions que son groupe parlementaire a défendues à l’Assemblée. L’Avenir en Commun a été construit avec le peuple lui-même. Rien d’étonnant donc à ce que nos propositions soient récupérées. Les Gilets Jaunes ne font rien d’autre que

de la politique. En effet, se rassembler sur des ronds-points, organiser l’action collective, débattre pour établir des cahiers de doléances, ce n’est que de la politique. L’action des Gilets Jaunes réhabilite la politique comme étant l’affaire de tous. Dès lors, chacun s’en mêle. La République En Marche suggère maintenant aux Gilets Jaunes de monter une liste pour les élections européennes, espérant mettre ainsi la contestation populaire sous le tapis. J’observe avec amuse-ment que, même si la décision revient intégralement aux Gilets Jaunes, ils ne semblent pas prêts à tomber dans le piège ! Ils sont nombreux à avoir compris qu’une telle liste ferait principalement les choux gras du parti de celui dont ils réclament la démission ! Mais leur mouvement n’est pas près de s’éteindre. Il va prendre d’autres formes et nous devons l’accompagner. Après le savon passé par le Président de la République en guise de vœux pour 2019, je suis à peu près certain que de nombreux Français qui ne portaient pas en-core le gilet jaune vont vouloir le porter à leur tour. La macronie fait une découverte : l’insoumission, c’est finalement très français !

Parmi les revendications qui ont émergé figure le référendum d'initiative citoyenne (RIC). Les députés LFI ont déposé une proposition de loi à ce sujet. En quoi ce RIC peut-il être un atout à vos yeux ?

Le Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC) figurait dans le pro-gramme présidentiel de La France Insoumise. En quelques semaines, il est devenu la revendication principale des Gilets Jaunes. Nous avons préparé une proposition de loi en ce sens et nous avons ouvert les contributions jusqu’au 6 janvier afin que ceux qui le souhaitent puissent participer à l’élaboration de cette proposition. Le peuple veut pouvoir décider. La souveraineté populaire est notre boussole. Nous devons donc trouver tous les mécanismes qui permettent de conjuguer la stabilité des institutions avec la capacité d’intervention populaire. Emmanuel Macron confond mandat et blanc-seing. Evidemment, le RIC ne réglera pas l’ensemble de la question de l’organisation de nos institutions que le mouvement des Gilets Jaunes a mis à l’ordre du jour. Nous pensons qu’il faudrait aussi instaurer le droit de révoquer les élus par référendum. Il ne s’agit pas dégager les élus tous les quatre matins : le simple fait que le référendum révocatoire existe obligerait les élus face à leurs électeurs. Ils au-raient à s’assurer qu’ils sont toujours en bonne adéquation avec le mandat qui leur a été confié. De même, quand les Gilets Jaunes réclament une « Assemblée Citoyenne » pour redéfinir les règles institutionnelles, il est clair que c’est la 5ème République, cette monarchie présidentielle, qui est en cause. La convocation d’une Assemblée Constituante pour passer à la 6ème République est donc plus que jamais la question d’actualité et elle n’annule aucune autre des revendications populaires et sociales.

Que répondez-vous à ceux qui trouvent le RIC « dangereux » comme Stanislas Guérini, chef du parti La République En Marche ?

Je m’inquiète de voir des élus du peuple juger dangereux un outil qui permettrait que ce dernier propose ou abroge une loi. Ils ont peur du peuple. Ils veulent qu’il se tienne à l’écart des affaires de la cité. Or, le mouvement des Gilets Jaunes signifie avec force la volonté du peuple de reprendre ses affaires en mains.

Le président de la Banque centrale allemande Jens Weidmann a critiqué les concessions faites par Macron sous la pression des Gilets jaunes. Comment réagissez-vous ?

Depuis quand l’appréciation de la situation politique française par ce personnage est-elle censée nous intéresser ? Macron a été contraint et forcé de changer de ton après deux mois d’une mobilisation inédite depuis des décennies en France. Ses annonces ne satisfont pour au-tant aucune des revendications des Gilets Jaunes. Il n’augmente pas le SMIC mais la prime d’activité, c’est-à-dire un mécanisme très conditionnel qui consiste à s’accommoder de bas salaires dans l’entre-prise. Il refuse de rétablir l’ISF. Une fois de plus, Macron sert et protège les riches et se dresse en rempart entre eux et la France qui soutient les Gilets Jaunes.

Qu'est-ce que cette situation implique pour la campagne des élections européennes du 26 mai prochain ?

La France Insoumise a fait savoir dès le mois d’Août qu’elle entendait faire des élections européennes du 26 mai prochain un grand référendum contre Macron. En effet, la politique de Macron en France consiste à suivre avec zèle les injonctions de la Commission Européenne. Par conséquent, voter pour signifier un désaccord avec l’Europe des actuels traités ou voter contre la politique de Macron en France, c’est faire une seule et même chose. De toute évidence, le nouveau contexte ouvert avec le mouvement des Gilets Jaunes va considérablement renforcer l’usage de cette échéance électorale comme d’un référendum anti-Macron. Reste un défi : la participation au scrutin. L’une des tâches politiques prioritaires est de réhabiliter le bulletin de vote comme moyen le plus efficace de traduire positivement cette colère populaire. Macron peut décider de ne pas en-tendre son opposition, ne pas tenir compte de l’état de l’opinion, décider d’être aveugle aux Gilets Jaunes fluorescents même dans la nuit mais il ne pourra pas faire autrement que de prendre acte des résultats des élections européennes. Il s’agira du premier scrutin de-puis son arrivée au pouvoir et celle de sa majorité parlementaire. Est donc venue l’heure de lui organiser méthodiquement une raclée démocratique digne de ce nom !

Propos recueillis par Christiane Chombeau et Matthias Tavel

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