Covid-19 : « Le déconfinement doit être planifié »

Entretien avec Mathilde Panot, députée du Val-de-Marne et vice-présidente du groupe La France Insoumise à l'Assemblée nationale.

 

Quel regard portez-vous sur la gestion de la crise par Emmanuel Macron et le gouvernement ?

Emmanuel Macron et son gouvernement ne font pas une gestion de crise, ils font une gestion de la pénurie. Tout manque dans notre pays : le personnel soignant, les lits, les respirateurs, les masques, les tests et même certains médicaments. Ils auraient dû assumer le rôle de l’État : organiser la réquisition et la nationalisation d’entreprises stratégiques, décider quels secteurs économiques sont essentiels et peuvent continuer et ceux qui mettent inutilement en danger la vie des salariés, bref planifier la mobilisation sanitaire. Au lieu de ça, on se retrouve avec une production nationale de masques de seulement 8 millions par semaine après un mois de confinement quand on sait par exemple que le Maroc en produit 21 millions par semaine. Ils refusent toujours de nationaliser Luxfer pourtant seul producteur de bouteilles d’oxygène médical européen et indispensable à notre souveraineté sanitaire. Ce refus de planification nous a déjà coûté des milliers de contaminations supplémentaires.

Nous avons voté contre l’état d’urgence sanitaire et nous nous opposons aux ordonnances qui ont été prises à sa suite. Car elles restent fidèles à leur programme politique d’autoritarisme et d’attaque des droits des salariés : atteinte aux droits et libertés fondamentales, durée du travail portée à 60h par semaine, possibilité pour l’employeur d’imposer des RTT ou des jours de congés aux salariés confinés ou encore atteinte au repos hebdomadaire. Et bien évidemment, le gouvernement refuse toujours de rétablir l’ISF ou d’interdire aux entreprises de verser des dividendes aux actionnaires mais encore de protéger les plus précaires : moratoire sur les loyers, encadrement des prix alimentaires ou encore gratuité des frais funéraires.

On connaissait le 49.3 parlementaire pour décapiter l'opposition, on découvre le 49.3 sanitaire pour démolir nos droits alors qu'on ne peut pas se réunir.

 

Vous avez également lancé une commission d'enquête « insoumise ». Pourquoi ?

Cette commission d’enquête a un triple objectif : contrôler l’action du gouvernement, enquêter sur les raisons de ce niveau de crises (casse de notre système de santé, destruction des écosystèmes qui favorisent la propagation de virus des animaux aux humains ou encore délocalisations) et enfin faire des propositions pour la gestion de crise, la sortie du confinement et la rupture nécessaire avec le libéralisme et l’égoïsme social. Les auditions de syndicalistes, d’associatifs, de travailleurs, de chercheurs, ou d’intellectuels nous permettent de proposer une issue à cette crise de la civilisation et de dessiner le monde dont nous avons besoin, organisé non plus vers le profit de quelques-uns mais autour des communs et de la vie digne.

 

Que retenez-vous de ces auditions qui puissent être utile pour affronter la crise ?

La première leçon de ces auditions c’est le niveau d’impréparation du gouvernement et l’importance de la planification par l’État. Les soignants auditionnés racontent qu’ils sont obligés de se protéger avec des sacs poubelles, des salariés vont la boule au ventre au travail sans masque ni gants. Où sont ces masques, ces tests, les respirateurs et les lits nécessaires ? Les explications en sont simples. L’austérité depuis des dizaines d’années sur nos systèmes de santé que dénonçaient les soignants en France avec une grève de plus d’un an. Le refus de planifier aussi. Un syndicaliste douanier expliquait qu’entre décembre et mars, l’État n’avait commandé aucun masque, laissant la liberté aux grands groupes de décider ou non de les commander. Sont aussi en cause la confiance dans la loi du marché et l’encouragement du grand déménagement du monde. Ainsi les salariés de l’usine de Plaintel, principale usine de fabrication de masques, ont été abandonnés et l’usine délocalisée en Tunisie alors qu’elle produisait 4 millions de masques par semaine. Pour affronter cette crise, ou d’autres, notre sécurité sanitaire dépend donc de notre souveraineté sanitaire, de la relocalisation nécessaire des industries vitales et des services publics.

La deuxième leçon c’est que celles et ceux qui sont en première ligne aujourd’hui : les soignants mais aussi les caissières, les éboueurs, les routiers, les préparateurs de commandes sont les métiers les plus précaires et les moins rémunérés. Ceux que le Président de la République appelait avec mépris les « riens », sont en fait ceux qui sont les plus utiles à la société. Ce sont elles et eux qui font tourner notre société, pas les traders, ni les banquiers, ou les actionnaires. C’est à partir d’eux que nous devons dès aujourd’hui construire le monde d’après.

Enfin la dernière démonstration c’est que continuer avec le système économique qui prévaut en France et en Europe serait refaire les erreurs qui ont déjà coûté tant de vie. Rompre avec cette Union Européenne et avec la politique macroniste est une question de salut commun !

 

On a entendu les insoumis parler très tôt de déconfinement. En quoi était-il nécessaire d'en parler aussi vite à vos yeux ?

Nous avons bien fait d’en parler tôt pour demander à ce que ce déconfinement soit organisé ! Le gouvernement n’était pas prêt pour rentrer dans la crise et prendre les mesures d’urgence nécessaires à notre sécurité sanitaire. Malheureusement il n’a pas l’air plus prêt pour le plan de déconfinement que nous demandions. Le confinement n’est pas un horizon durable. Les inégalités s’aggravent, 4 millions de personnes sont mal-logées, 1,3 million vivent dans des logements indignes. Pour eux, le confinement forcé c’est la prison. Le confinement c’est aussi l’explosion des violences intra-familiales et de la précarité alimentaire. Nous avons décidé d’en parler tôt par nécessité démocratique. Le peuple français a le droit de savoir sur quels critères est décidé le déconfinement.

Une date a été finalement donnée par Emmanuel Macron : le 11 mai. Mais pourquoi ? Est-ce des arguments scientifiques ou l’économie et la compétitivité qui ont prévalu dans le choix de cette date comme nous le craignons ? Les tests et les masques seront-ils à disposition en nombre suffisant ? Des logements ou hôtels sont-ils réquisitionnés pour mettre en quarantaine les personnes contaminées ? Pourquoi commencer par rouvrir les écoles ? Nous n’avons de réponses à aucune de ces questions. Ce n’est pas supportable. C’est pourquoi nous travaillons à notre plan de déconfinement qui réunira les propositions insoumises.

 

Pour vous, la crise acte-t-elle la fin d'un monde ou faut-il s'attendre à ce qu'elle ne soit qu'une parenthèse et que tout reparte comme avant ? 

Si nous sommes dans cette situation, c’est du fait des politiques d’égoïsme social, de libre concurrence et d’austérité qui ont cassé tous nos services publics. Vouloir croire que ce que nous vivons n’est qu’une parenthèse et que tout pourra recommencer comme avant est une folie. Car c’est la normale qui est responsable de la situation. Et car nos sociétés vont être confrontées à l’avenir à d’autres phénomènes climatiques et crises écologiques. Nous devons rompre avec ce monde de malheur qui n’est organisé que pour le profit de quelques-uns au détriment de la majorité sociale de ce pays et des conditions écologiques de la vie humaine et de l’ensemble de la biodiversité. Or le gouvernement n’envisage pas une rupture mais un retour au monde d’avant, voire pire.

L’enjeu n’est pas de casser nos droits sociaux mais bien de partager les richesses, d’établir une règle verte (ne pas prendre plus à la Terre que ce qu’elle peut reconstituer) et de redonner le pouvoir au peuple. Car sans souveraineté populaire, c’est la finance qui commande. La Constituante est la clé pour que l’intérêt général puisse prévaloir sur les intérêts privés.
Nous devons dans ce choc rompre avec leur monde qui s’effondre et ce dès maintenant. Le monde d’après commence maintenant. Nous avons réactualisé notre programme l’Avenir en Commun qui a recueilli 7 millions de voix en 2017 avec l’ensemble du travail fait depuis 3 ans, comme notre contribution pour des solutions applicables dès maintenant. Tous ensemble ou chacun pour soi ? Telle est la bataille politique qui s’engage. Nous avons choisi notre camp, celui des collectivistes, c’est-à-dire du collectif.

 

La France devrait connaître sa pire récession depuis 1945. Faut-il un plan de relance massif ?

Oui. Avant même la pandémie, nous avions demandé un large plan d’investissement de près de 100 milliards dès les élections présidentielles de 2017 : 50 milliards pour l’urgence écologique, 45 milliards pour répondre à l’urgence sociale notamment le logement et 7 milliards dans les services publics. A l’époque, on nous riait au nez. Aujourd’hui beaucoup s’accordent à dire qu’il faut arrêter avec le dogme de l’austérité et annuler la dette pour relancer l’économie. Mais nous sommes très inquiets quand nous voyons que le projet de loi de finance rectificatif débattu à l’Assemblée donne 20 milliards d’argent public aux grandes entreprises polluantes sans aucune contrepartie sociale ou écologique.

Les plans de relance préparés en France et dans l’Union Européenne sont insuffisants, et sans rupture avec le système économique capitaliste qui détruit les écosystèmes et met en danger les êtres humains. Le plan de relance massif ne doit pas être basé sur les besoins de profits des multinationales qui vont de nouveau nous amener au désastre mais au contraire partir des besoins essentiels des gens pour une vie digne. L’investissement public doit d’abord aller vers les services publics, l’augmentation des salaires, la rénovation énergétique, les énergies renouvelables, les petits commerces et surtout acter que nous devons refuser la privatisation pour protéger nos communs : la santé, l’éducation, l’eau, l’énergie, les forêts ou l’air.

Redéfinir collectivement et démocratiquement comment nous voulons vivre pour rompre avec Macron et son monde, voici le geste barrière le plus efficace !

 

Propos recueillis par Matthias TAVEL

 

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