Bifurcation écologique : Le robinet, la baignoire et la grenouille

A l’heure du confinement, partout où l’activité humaine s’est arrêtée, l’air s’est fait plus pur, le ciel plus clair et le chant des oiseaux à nouveau audible. Expressions concrètes et non moins nocives du bouillonnement productiviste, partout les pollutions ont régressé. Conséquence logique, les émissions de CO2 de janvier à avril 2020 ont baissé de 8,5% par rapport à 2019, selon une étude publiée par la Cornell University.

Leurs prévisions tablent sur une diminution maximale de 7,5% des émissions de C02 sur l'ensemble de l'année 2020. Si cela s’apparente à une bonne nouvelle, la réalité est plus complexe. Déjà, pour espérer atteindre nos objectifs climatiques, c’est-à-dire contenir le réchauffement global sous la barre des 1,5°C, conformément aux objectifs de l'Accord de Paris, l’exploit devrait être renouvelé chaque année pendant dix ans. D’autant qu’une note du site Carbon Brief explique que sans le confinement « la quantité totale de CO2 dans l'atmosphère aurait augmenté de 0,68 % en 2020, par rapport à la moyenne mondiale de 2019 ». Avec la pandémie, l’augmentation sera de 0,60 %. Les auteurs de la note résument ainsi la situation : « C'est comme réduire le débit du robinet sur une baignoire. L'eau monte toujours, mais juste moins vite ».

11 300 décès évités en Europe 

Pour éviter que la baignoire ne déborde ou que la température devienne insupportable, l’urgence est à couper l’eau du robinet. La lutte contre la pandémie de Covid-19 a été l’occasion d’une diminution conjoncturelle de la frénésie productiviste et de ses pollutions. Si toutes les émissions de polluants n’ont pas baissé durant le confinement, cette période est une preuve supplémentaire de la responsabilité immense des activités humaines dans la pollution chronique de notre environnement. Un outil de modélisation de l’impact quotidien des effets du confinement sur les pollutions mis en ligne par l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (INERIS) en illustre l’ampleur. On observe ainsi une réduction drastique du trafic routier (-80% selon l’INERIS) – 70% des usages quotidiens de la voiture étant notamment liés au trajet domicile-travail – mais également du trafic aérien et non routier (-95%) et des activités industrielles (-29%). Entre le 13 mars et le 13 avril 2020, les concentrations de dioxyde d’azote ont ainsi diminué de 54% à Paris. Selon une étude du Centre de recherche sur l'énergie et l'air propre d’Helsinki, 11.300 décès prématurés auraient de ce fait été évités en Europe.

Le Covid-19 n’est que la répétition générale de crises plus graves encore. La perspective d’une politique de relance classique fait craindre un rebond majeur des pollutions et de nouveaux engrenages de crises.  Les premiers chiffres en provenance de Chine semblent le confirmer : la pollution de l’air est repartie à la hausse et a déjà dépassé les niveaux pré-confinement. En France, les ONG ont dénoncé les aides aux entreprises stratégiques sans conditions écologiques et sociales. 20 milliards d’euros sous forme de chèque en blanc pour que tout reparte comme avant. Le plan de soutien du gouvernement à Renault est emblématique de l’impasse de la « relance verte » : 8 milliards de primes à la casse et l’illusion du tout-électrique pour booster la production de milliers de voitures … et supprimer des milliers d’emplois. C’est pourtant le règne même de la voiture individuelle qui est à reconsidérer.

Planifier la transition

La question essentielle à ne pas perdre de vue est donc : que faut-il fabriquer, pour qui et dans quel but ? En 2019, l’empreinte carbone moyenne d’un Français était d’environ 11 tonnes de CO₂ équivalent par an dont près de 4 tonnes de CO₂ liées aux émissions importées. Pour respecter l’Accord de Paris, cette empreinte doit être réduite à 2 tonnes de CO₂ eq. par an d’ici à 2050, soit une baisse de 80%. Et à l’heure de la crise économique et sociale qui s’avance, l’urgence est à répondre aux besoins essentiels tout en recouvrant la souveraineté populaire. Vivre décemment de son travail pour pouvoir manger, se nourrir, se déplacer et prendre soin de ses proches, voilà l’essentiel. L’impératif est donc double : social et environnemental. Toute bifurcation écologique, pour être populaire, doit donc avoir pour objectif de réduire les émissions de gaz à effet de serre des secteurs essentiels tout en garantissant l’accès de tous à ces réseaux : transport, agriculture, logement, énergie, etc.

Tout d’abord, la crise du Coronavirus a mis à nu les failles du capitalisme globalisé et les fragilités nées de chaînes de production faisant le tour du monde. Nous ne devons plus dépendre d’autres concernant les besoins essentiels. L’autonomie doit donc être garantie au niveau national. Cela justifie la relocalisation des activités autant que la prise de contrôle (nationalisation, réquisition) d’entreprises dans les secteurs jugés stratégiques. Il s’agit ensuite de planifier collectivement une sobriété désirable. Concrètement, nous devons définir quels secteurs doivent croître et lesquels doivent décroître et adapter les besoins en termes d’emplois en conséquence. Il s’agit de produire moins mais mieux et pour tous et de travailler moins pour travailler tous. 30 sites industriels en France représentent plus de 10% des émissions de GES. Nous croulons sous les déchets tandis que le pays n’est pas autonome sur le plan alimentaire et énergétique. La précarité et le chômage explosent alors qu’il y a tant de logements à rénover, d’hydroliennes et de trains à concevoir. Le scénario Newagatt, qui vise la neutralité carbone et un mix 100% renouvelables en 2050 estime qu’une telle bifurcation créerait 600 000 emplois.

Contrairement au greenwashing libéral, l’écologie ne peut pas avoir le visage de la culpabilisation individuelle et des petits gestes. Les changements nécessaires sont ¼ individuels, ¾ collectifs et structurels.[1] La règle verte se présente à ce titre comme un outil majeur pour l’Etat stratège. Sa traduction concrète permettrait immédiatement à la puissance publique de contrer les leviers du productivisme que sont l’obsolescence programmée et la publicité. Les aides et subventions publiques seraient réorientées au bénéfice d’une transformation industrielle profonde. Le contrôle public de l’investissement et du crédit autant que la garantie d’emploi par l’Etat sont des préalables indispensables à toute planification.

Le Coronavirus nous donne une leçon majeure : il faut saisir l’occasion d’opérer une bifurcation écologique d’ampleur. Elle doit être planifiée par la puissance publique et rendue désirable aux yeux de celui qui incarne l’intérêt général : le peuple. Avec pour horizon celui de passer d’une situation conjoncturelle subie à une réduction durable de notre empreinte délétère sur le vivant. Afin que la baignoire ne se transforme pas en marmite pour grenouilles.

 

Manon Dreven

 

[1] « Faire sa part ? Pouvoir et responsabilité des individus, des entreprises et de l’Etat face à l’urgence climatique », Carbone4, juin 2019.

 

Crédit photo : Jeanne Menjoulet - Chaîne humaine à Paris avant l’ouverture de la COP21 

 

 

 

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