Analyse : Combattre le virus de l’injustice

La lutte contre le coronavirus n’est pas qu’une lutte scientifique contre un virus. La situation est un révélateur puissant du virus – social – qui ronge notre société. Si la lutte scientifique est un défi à la recherche et à la médecine, la bataille sociale ne dépend que de la volonté de l’esprit humain.

L’injustice sociale aggrave la maladie. On l’a déjà dit. On le voit en Seine Saint-Denis où la pauvreté, la sur-occupation des logements, l’insuffisant investissement public en matière de santé offrent un terrain fertile au virus. On le voit aux États-Unis où l’absence de sécurité sociale et la dépendance de millions de salariés licenciés à l’assurance-maladie de leur employeur provoquera un drame social encore plus sûrement qu’un drame sanitaire.

Allons plus loin. Les chiffres manquent encore de précision mais les tendances se dégagent. Outre l’âge, l’un des principaux facteurs de risque de développer une forme grave de la maladie est la présence de circonstances aggravantes, en l’espèce une ou plusieurs maladies. Parmi celles-ci, l’obésité, le diabète et les maladies cardiovasculaires semblent particulièrement aggravantes. Or, si ce sont pour certains des pathologies naturelles, leur présence en masse dans la population est d’abord un fait social. La malbouffe et l’absence de politique de santé publique préventive – répéter de manger 5 fruits et légumes par jour ne fait pas une politique publique – sont directement en cause. Le bon suivi de ces maladies n’est pas compatible avec la tarification à l’activité de l’hôpital ou à l’acte des médecins libéraux, pas plus qu’avec des déserts médicaux de plus en plus étendus. Le monde d’après doit y accorder une grande attention par une politique d’accès aux soins mais aussi de transformation des pratiques de productions et de consommations alimentaires, la restriction des publicités, le développement vigoureux d’une politique publique de prévention.

L’alimentation est une porte d’entrée féconde pour penser la crise. Tendez l’oreille et vous entendrez ceux pour qui le confinement pose cette question frontalement. Ici une mère de famille pour qui le confinement de ses enfants à la maison fait exploser son budget par rapport aux tarifs de la cantine scolaire. Là on voit les bénévoles associatifs se plier en quatre pour continuer les distributions malgré l’absence des bénévoles retraités confinés. Ailleurs encore, c’est un intérimaire sans contrat depuis bientôt un mois qui se demande comment faire bouillir la marmite. Plus loin, c’est un petit producteur agricole ou un artisan-commerçant privé de clients interrogeant le ciblage des aides publiques et les choix d’ouverture et fermeture des commerces. Et ce sont aussi ces milliers de livreurs, caristes, chauffeur-routiers, caissiers et caissières exposés parfois sans protection et dont on devine bien que le respect des puissants aujourd’hui ne durera pas plus qu’il n’existait hier.

La population est confinée aussi dans ses inégalités. Un sondage IFOP indique que 70 % des cadres sont en télétravail contre 8 % des ouvriers et 23 % des employés, que 81 % des personnes de catégories aisées ont conservé la totalité de leur rémunération contre 48 % des personnes pauvres et moins des deux-tiers des catégories modestes. Qu’on songe à ces sans-abris privés des besoins les plus élémentaires, à ces files d’attente devant les bureaux de poste pour retirer les sommes des prestations sociales, à ces gens « confinés » dans des bidonvilles en métropole et ailleurs comme à Mayotte, de ces familles entassées dans logements trop petits où il faut faire « l’école à la maison »  sur la table de la seule pièce de vie commune. Songez à ceux qui ne peuvent télétravailler, télé-consulter leur médecin, télé-apprendre faute de matériel, de connexion, de réseau, ou d’incapacité – socialement construite et appelée illectronisme – à agir ainsi comme hier à faire des démarches administratives par internet. L’injustice est partout.

Le monde d’après ne peut faire l’impasse sur cet injuste partage des richesses et des risques. La « valeur travail » tant vantée hypocritement par les idéologues de la précarité doit être reconnue par des payes augmentées, des contrats dé-précarisés, des embauches pour soulager la cadence, une retraite améliorée. Si les « gens qui ne sont rien » sont tout dans la crise, ils doivent le rester socialement, économiquement et politiquement après. C’est à ce prix que l’indispensable transformation écologique de notre mode de vie ne sera pas le prétexte à une injustice de plus mais au contraire un moyen fécond de la justice sociale.

 

Matthias TAVEL

 

 

 

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