Amérique Latine : « On assiste à un rejet général des sortants »

Entretien avec Christophe Ventura, chercheur en relations internationales et animateur du site Mémoire des Luttes.

Dans votre livre L’éveil d’un continent (Armand Colin, 2014), vous avez étudié le « cycle des gouvernements progressistes » en Amérique latine. Ce cycle politique, qui s’est ouvert à la fin des années 1990, a été une source d’inspiration pour la gauche européenne. Pouvez-vous en rappeler les grandes étapes ?

L’Amérique latine a toujours produit, pour le pire ou le meilleur, de nombreuses expériences et formes politiques (mouvements d’indépendance nationale, régimes autoritaires et dictatures, guérillas communistes, expérience cubaine, démocraties néolibérales, etc.). Mais lors des deux dernières décennies, elle a constitué un foyer politique d’importance, parce qu’elle a été la seule région du monde qui ait tenté d’aller à contre-courant de l’hégémonie néolibérale. Dans les années 1990, alors que les politiques néolibérales du FMI et de la Banque mondiale (le « Consensus de Washington ») imposaient partout l’austérité et le libre-échange, que le politiste américain Fukuyama théorisait la « fin de l’histoire », que les Etats-Unis prétendaient à l’hégémonie mondiale, c’est d’Amérique latine qu’est partie la résistance. Il y a eu, en 1994, l’appel des zapatistes du Chiapas (Mexique), qui ne portait pas seulement une revendication indigéniste localisée, mais bien l’idée d’un mouvement international de refus de la mondialisation néolibérale. Et quatre ans plus tard survient la victoire de Hugo Chavez au Venezuela. Une victoire préparée de longue date : dès la fin des années 1980, après le caracazo, Chavez considérait que les gouvernements de son pays, socio-démocrates ou conservateurs, en appliquant radicalement les potions néolibérales et en servant les intérêts des Etats-Unis et du FMI, trahissaient le peuple et la nation. Il fallait les combattre. Chavez avait tenté (et raté) un coup d’Etat en 1992, fait de la prison, et renoncé à l’action violente au profit du combat électoral ouvert. Avec sa victoire en 1998 s’ouvre un cycle « progressiste », une dynamique de dominos politique qui amène au pouvoir une génération de dirigeants de gauche, qui (à l’exclusion, peut-être, du péroniste Kirchner) ne viennent pas du milieu politique traditionnel : après le militaire Chavez, Lula, ancien métallo et syndicaliste, l’emporte au Brésil en 2002 ; Nestor Kirchner en Argentine en 2003 (suivi par Cristina en 2007) ; puis Evo Morales, syndicaliste paysan, en Bolivie en 2005 ; Rafael Correa, économiste, en Equateur en 2006, etc.…

Les politiques menées par ces nouveaux gouvernements dépendent bien sûr des conditions nationales. Mais elles présentent néanmoins des parentés. Pouvez-vous en rappeler les principaux traits communs ?

Toutes ces politiques ont en effet un socle commun. Elles tentent de répondre à la fois à des enjeux nationaux, régionaux et internationaux. Au niveau national : il s’agit de refonder l’Etat, pour (re)créer une unité, et affirmer une souveraineté. L’analyse, particulièrement nette dans le cas du chavisme, était la suivante : nos Etats ont trahi les peuples, les ont dépossédés, au profit des oligarchies locales, des intérêts étrangers, du capital international. Il y a une dette de l’Etat à l’égard du peuple ; le peuple n’a plus confiance dans l’Etat. Il faut donc, en priorité, lutter contre la pauvreté et les inégalités. Pas seulement pour une raison morale, mais pour une raison politique : en rendant dignité et prospérité aux gens, on refait un peuple. Il faut, dans le même temps, et pour les mêmes raisons, refonder l’Etat. Il peut s’agir là d’une refonte institutionnelle limitée (comme au Brésil), ou intégrale (comme au Vénézuela, en Bolivie, en Equateur) où l’on a réécrit la constitution. Refonder l’Etat, ce n’est pas seulement changer les institutions politiques, mais affirmer de nouveaux droits, sanctuariser certains secteurs (éducation, santé, nature…), bref modifier substantiellement les règles du jeu.

Et ces politiques nationales se sont inscrites dans un projet régional et international…

Oui. Les dirigeants progressistes ont vite compris qu’ils ne pourraient stabiliser ce qu’ils voulaient construire au niveau national que s’ils étaient plus fort au niveau régional. Ils ont donc créé des structures et une unité régionale nouvelle. Pas autour du marché et du libre-échange, mais autour d’institutions politiques inédites, comme l’ALBA (Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique) ou la CELAC (Communauté d’Etats latino-américains et caraïbes). Pour la première fois, les latino-américains disposaient de forums où discuter sur les questions géopolitiques sans les Etats-uniens et les Canadiens ! Au sein de l’UNASUR (Union des nations sud-américaines), on a même prévu un conseil de défense latino-américain – là encore, sans les nord-Américains. Les leaders progressistes ont encouragé la mise en place d’un marché intérieur latino-américain alors que seuls 15% des échanges sont internes à la zone : 85% de ce que produisent les latino-américains est destiné au reste du marché mondial (pays industriels « occidentaux » et Chine en tête). Une fois créée cette solidarité régionale, l’Amérique latine pouvait espérer se projeter au niveau des pouvoirs mondiaux. Les gouvernements progressistes ont essayé de construire un axe sud-sud (Amérique latine-Afrique-Asie), pour remettre en cause la hiérarchie des Etats dans le système de pouvoir international. En s’appuyant notamment sur la Chine, qui jouait en quelque sorte le rôle d’un navire amiral, ils ont tenté de briser le consensus de Yalta, d’élargir le Conseil de sécurité de l’ONU, d’obtenir des places à la direction de l’OMC, de la FAO…etc. De jeter les bases d’un monde pluripolaire.

Deux décennies après le début de ce cycle progressiste, il semble qu’on assiste à un net reflux. Pourquoi ?

L’événement déterminant, c’est la crise de 2008 et son onde de choc en Amérique latine. La crise financière entraîne une récession européenne, une stagnation américaine, une réduction massive de la croissance chinoise. Tout cela a un impact profond sur l’Amérique latine, dont l’économie est très extravertie et dont ces pays sont les principaux partenaires commerciaux. Les appareils productifs nationaux étant peu diversifiés, tous les moteurs se grippent. La crise économique se manifeste en Amérique latine par un effondrement de la demande de matières premières et des ressources énergétiques, ainsi que de leurs cours. Tous les gouvernements voient leurs ressources se tarir. La récession est très dure, la pauvreté et les inégalités reviennent. Il y a, à partir de 2012-2013, une crise sociale qui devient une crise politique, car les gouvernements n’ont pas anticipé les problèmes, et ne parviennent pas à y répondre. Dans ce contexte, on assiste à un réarmement de l’opposition, qui reprend du poil de la bête, et dénonce l’incompétence économique de la gauche, son goût de la dépense…etc. La gauche, elle, est d’autant plus affaiblie que ses années de gestion du pouvoir l’ont en partie déconnectée de la mobilisation populaire des mouvements sociaux. Le retournement politique s’amorce.

Quelles sont les principales étapes du basculement ?

En novembre 2015, le très libéral Mauricio Macri est élu président en Argentine. En décembre de la même année, la droite gagne l’élection législative contre N. Maduro au Vénézuela. En août 2016, Dilma Rousseff est destituée par la ligue des corrompus du Congrès brésilien. Les trois pays par lesquels la vague progressiste est arrivée sont les trois où commence le reflux. Puis en Equateur, R. Correa fait le choix de ne pas se représenter, et son camp choisit de présenter un candidat nettement plus modéré, Lenin Moreno.

Et au Venezuela ?

La crise vénézuélienne est multifactorielle. Dans un pays où 95% des devises proviennent des exportations de pétrole, où est importé quasiment tout ce qui est consommé, l’effondrement de la demande et des cours de l’or noir (notamment en 2013-2014 lorsqu’arrive précisément au pouvoir Nicolas Maduro) a produit une déflagration. Dans un contexte d’ultra-polarisation politique depuis 1998, de « mano a mano » entre Nicolas Maduro et une opposition qui ne reconnaît pas la légitimité de ces élections (depuis 2013), d’existence de phénomènes de corruption, d’un marché parallèle du dollar (« externalité négative » du contrôle des capitaux instauré en 2003) qui amplifie la spéculation monétaire et la corruption, de sabotages et de contrebandes notamment sur le pétrole peu cher dans le pays, ainsi que d’ingérences extérieures, cette crise vénézuélienne a atteint un niveau inflammable.

La crise a également gagné le Brésil, qui va choisir dans les prochains jours son nouveau président…

La crise brésilienne n’est pas seulement une crise politique passagère, mais une crise de fond, qui peut mettre en danger la démocratie elle-même dans ce pays. Les institutions et les partis ne sont plus reconnus comme légitimes par la population. Les pouvoirs (politique, judiciaire, financier, médiatique…) sont en conflit ouvert. Le Congrès est structurellement corrompu, et prêt à tout pour perpétuer son pouvoir. Cela explique les phénomènes comme le succès du candidat populiste de droite Bolsonaro, les jacqueries des classes moyennes supérieures. Le système politique est incapable de traiter les frustrations sociales et démocratiques. De sorte que le résultat des élections à venir est imprévisible. Et l’élection ne règlera rien. Quel que soit le gagnant (une finale Fernando Haddad [candidat du Parti des Travailleurs après l’empêchement de Lula] contre Jair Bolsonaro devient possible), la polarisation se maintiendra, le système politique reproduira les mêmes problèmes, imposant des alliances et des logiques de coalitions qui favorisent la corruption et limitent les possibilités de transformations. Le nouveau gouvernement sera de surcroît soumis à une énorme pression des marchés financiers qui considèrent le pays instable, pas suffisamment « ajusté » à leurs exigences, avec un Etat trop déficitaire et dépensier. Dans ces conditions, il faudra suivre de près la réaction de l’armée, surtout en cas de victoire de la gauche.... En tout cas, la politique risque de continuer à se démonétiser, sauf si une force populaire arrive à imposer une réforme profonde du système et à régler les problèmes économiques et sociaux.

Quelles leçons peut-on tirer de ce cycle, ses succès et ses revers ?

D’abord, Cela nous rappelle que l’exercice du pouvoir par la gauche n’est jamais un parcours de santé. Même une gauche modérée provoque des réactions et des tensions très brutales. La gauche au pouvoir… n’a pas tout le pouvoir : il y a d’autres pouvoirs que le pouvoir gouvernemental. Le pouvoir médiatique, le pouvoir financier et économique sont très puissants, et ils ne désarment pas… La gauche au pouvoir se confronte aussi à l’appareil d’Etat, l’administration, qui peut aussi freiner les réformes, parfois les saboter. C’est le problème des cadres : la gauche latino-américaine arrivant au pouvoir n’avait pas tous les cadres techniques nécessaires pour mettre en œuvre ses mesures. Hélas, un parcours militant n’offre pas toutes les compétences requises à l’exercice du pouvoir. Enfin, l’expérience latino-américaine doit nous faire réfléchir à la question des alliances de classe.

C’est-à-dire ?

En la matière, on peut distinguer deux modèles. Le modèle brésilien, « luliste », relève de la conciliation de classe : Lula a choisi de passer un pacte avec une partie de la bourgeoisie (« productive »), à qui il permettait de faire ses profits, et qui en échange acceptait une part de redistribution. Une telle conciliation peut marcher, mais seulement en phase de croissance et de prospérité, quand il y a de quoi donner à tous, sans trop prendre aux puissants. Et que vous entrez dans le pacte en position de force grâce à un moyen de pression : le soutien et la mobilisation populaires. L’autre stratégie est le modèle chaviste. Au Venezuela, il n’y avait presque pas de classes moyennes, mais opposition entre une oligarchie et une masse de prolétaires urbains et de pauvres ruraux. Le pouvoir chaviste a donc essayé de produire une classe moyenne en élevant socialement les pauvres, en leur donnant accès à des droits, à la consommation… Problème : quand le système se grippe, une partie de ces nouvelles classes moyennes peuvent se retourner contre vous. Plus la classe moyenne connaît une mobilité ascendante, plus elle veut monter. On veut une maison ; ensuite un grand écran ; puis deux ; puis une voiture ; puis deux aussi ; puis partir en voyage ; et pas une fois par an, mais plusieurs fois etc. Quand le pouvoir politique n’est pas en mesure d’accompagner cette classe moyenne vers d’autres horizons idéologiques et culturels, vers un autre projet que celui de la consommation il sème les graines de futurs problèmes. C’est aussi ce qui s’est passé au Brésil.

Faut-il prendre acte d’un reflux définitif de la gauche latino-américaine ? Le « cycle progressiste » est-il terminé ?

Il y a certes eu un reflux des gauches entre 2015 et 2018. Mais il me semble que l’on est passé à autre chose. Primo : dans certains pays la gauche reste au pouvoir (fût-ce au prix d’un recentrage). Secundo : les droites vont très mal. Arrivées au pouvoir, elles n’ont résolu aucun problème. Michel Temer, au Brésil, est le dirigeant le plus impopulaire du monde ; le président péruvien Pedro Pablo Kuczynski a été contraint à la démission ; l’Argentin Macri doit faire face à une agitation sociale d’ampleur historique. Tertio : au Mexique, on voit pour la première fois de l’histoire du pays, un président de centre-gauche qui gagne l’élection présidentielle : Andres Manuel Lopes Obrador qui n’entrera en fonction qu’en décembre. En Colombie, chose incroyable, un candidat de centre-gauche (Gustavo Petro), est arrivé en finale de la présidentielle. Même chose au Chili. Il ne s’agit donc pas simplement d’un reflux de la gauche. Mais sans doute d’un rejet général des sortants, des gouvernements, et d’une prime à l’alternance. Si bien que l’avenir semble, en fait, aussi ouvert qu’indéterminé…

Propos recueillis par Antoine Prat.

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