2nd tour : abstention et sursaut d’opposition

Une majorité encore plus grande des Français s'est abstenue au 2nd tour de l’élection législative. La majorité absolue des sièges à l’Assemblée nationale est pourtant obtenue par un parti n'ayant réuni les suffrages que de 15 % des citoyens inscrits sur les listes électorales au 1er tour. Macron et son gouvernement arrivent donc au pouvoir par une porte très étroite qu’une majorité de citoyens pourra leur refermer au nez dès qu’une occasion démocratique se présentera.

Nouveau record d’abstention

Avec 57 % l'abstention franchit un nouveau record pour une élection législative. Du jamais vu sous la Ve République. D’autant que cette défiance vis-à-vis de l’offre politique en présence, et donc l’absence d’adhésion populaire au parti et au programme macronien, sont amplifiés par l’explosion des votes blancs et nuls : près de 10 % des votants, soit 4 fois plus qu’au 1er tour, signe de l’insatisfaction des citoyens mêmes les plus motivés. Ce fossé entre la majorité civique du pays et le nouveau pouvoir s’est creusé dans la quasi-totalité du territoire puisque l’abstention a progressé entre les deux tours dans tous les départements de métropole à l’exception de la Corse. Les ¾ des députés élus le sont ainsi avec le vote de moins de 25 % des électeurs inscrits. Doté d’une légitimité purement présidentielle d’essence monarchique, le nouveau pouvoir macronien ne dispose donc d’aucune légitimité démocratique et civique.

Le PS près de l’éradication

Après la débâcle présidentielle et au 1er tour des législatives, le PS espérait encore sauver une cinquantaine de députés pour s’éviter la plus cuisante défaite de son histoire. Raté. L’échec de 1993 est presque un doux souvenir au regard du résultat du 18 juin 2017. En 1963, le PS avait sauvé 57 députés. Il n’en compte plus que 29 élus sous son étiquette. C’est dix fois moins que dans l’assemblée sortante ! Et encore, sur les 29 rescapés, 8 bénéficiaient du soutien implicite d’En Marche dès le premier tour à l’image de Stéphane Le Foll. C’est d’ailleurs le seul ex ministre de François Hollande qui l’emporte alors que El Khomri, Vallaud-Belkacem, Urvoas ou Tourraine sont balayés. On comprend mieux pourquoi l’ancien 1er ministre Cazeneuve avait préféré ne pas se représenter. Les quatre "frondeurs" encore en lice n’échappent pas à la punition collective : seul Régis Juanico est réélu. Et le PS ne pourra pas compter sur le PRG ni sur EELV pour grossir les rangs de son groupe. Les premiers ne sauvent que trois sièges sur une quinzaine et les seconds sont tous simplement éradiqués de l’Assemblée avec zéro député.

LR : le sursis sans le sursaut

A droite, la défaite est moins lourde. LR et l’UDI sauvent ensemble 131 sièges et restent le 1er groupe prétendument « d’opposition ». Mais c’est tout de même un député de droite sur deux qui a perdu son siège dans ce scrutin puisque les deux partis comptaient près de 230 sortants. La droite est battue dans plusieurs de ses bastions notamment à Paris. Elle perd la 2circonscription, celle de Fillon, où Nathalie Kosciusko-Morizet est nettement battue, tout comme David Douillet dans les Yvelines. Le réflexe anti-macron du 2nd tour permet à Eric Woerth de sauver son siège tel un miraculé alors qu’il avait 7 points de retard au 1er tour. Mais comme au PS, la défaite n’a pas tranché la ligne politique. Le très droitier Eric Ciotti est réélu tout comme le macron-compatible Thierry Solère.

Le FN à la peine

Essoré au 1er tour par rapport à son record de voix de l’élection présidentielle, le FN décroche 8 sièges de député. Cela montre une bonne mobilisation des territoires qu’il a investi comme ses fiefs, notamment le Vaucluse ou le Gard où Gilbert Collard sauve son siège de manière inespérée et le Nord-Pas-de-Calais où le parti d’extrême droite obtient 5 sièges. Cet ancrage territorial est cependant fortement contesté par la France Insoumise qui a réussi à remobiliser l’électorat populaire et ainsi à éloigner le FN des rangs de l’assemblée dans plusieurs circonscriptions du Nord, de la Somme et de la Meurthe-et-Moselle, où la candidate FI Caroline Fiat gagne son duel avec le FN. Ces résultats cristallisent la crise qui est ouverte au FN depuis son 2nd tour raté de la présidentielle, avec la défaite cuisante de plusieurs de ses dirigeants de premier plan, à commencer par Florian Philippot pourtant le 1er représentant du FN dans les médias après Marine Le Pen.

Macron : hold-up réussi mais butin moins important que prévu

A Angers le 28 février, le candidat Macron écartait l’idée d’une majorité absolue autour d’un seul parti. Il disait alors que « dans tous les sondages, aucun candidat ne fait résolument plus de 25% [au 1er tour de la présidentielle]. Mais est-ce que quelqu'un peut penser raisonnablement que, élu président, il aura une majorité présidentielle uniquement avec son parti ? Moi je n’y crois pas. Non seulement ce n’est pas possible mais ce n’est pas souhaitable parce que ce serait un hold up ». Le banquier Macron a pourtant réussi son hold up. Avec à peine 32% des voix au premier tour, il obtient 53% des sièges (308 sièges pour LREM, 19 de plus que la majorité absolue de 289). Les principales figures et les six ministres candidats sont élus y compris Bruno Le Maire sous l’étiquette LREM. Emmanuel Macron disposera même d’une des plus larges majorités parlementaires de la Ve République grâce aux 42 élus Modem !

Pourtant, le raz de marée n’est pas aussi mirifique qu’annoncé par les sondeurs qui pronostiquaient 50 à 100 députés supplémentaires pour Macron. Surtout, le nouveau président disposera de la majorité parlementaire la plus mal élue depuis les débuts de la Ve République. Avec seulement 7 millions de voix au 1er tour, il avait obtenu moins de suffrages que les majorités de Sarkozy et Hollande après leurs victoires en 2007 et 2012. Les 32% des suffrages exprimés au 1er tour pour LREM et le Modem en font le plus faible score depuis 1958 pour une majorité issue de l’élection présidentielle. A peine un citoyen sur sept a approuvé le projet du nouveau président.

Un phénomène « tout sauf Macron » semble aussi avoir motivé une partie significative des électeurs qui se sont déplacés permettant des remontées très importantes de candidats distancés au 1er tour comme Jean Lassalle dans les Hautes-Pyrénées ou François Ruffin (FI) dans la Somme. Surtout, dans bien des cas, En marche n’a pas su améliorer son score entre les deux tours. A Paris, dans plusieurs circonscriptions, plusieurs candidats En marche ont même perdu des voix entre les deux tours comme Illana Cicurel qui perd 1700 voix et est battue par la sortante LR Brigitte Kuster alors qu’elle la devançait de 10 points et 3700 voix au 1er tour ou le médiatique porte-parole d’En Marche Benjamin Griveaux !

L’opposition humaniste enfonce la porte de l’Assemblée

La bonne nouvelle du 2nd tour est incontestablement l’entrée groupée et nette de la France insoumise à l’Assemblée nationale. C’est la promesse que la parole de l’opposition humaniste, républicaine, sociale et écologiste portera dans l’hémicycle en écho à la probable opposition syndicale et populaire. Loin de l’hécatombe annoncée par les oiseaux de mauvais augures, c’est une vraie percée. Pas moins de 30 députés issus de la dynamique Mélenchon siègeront ainsi sur les bancs de la nouvelle Assemblée, là où le Front de Gauche avait péniblement obtenu 10 sièges en 2012. Parmi ces 30 députés, 21 candidats étaient investis ou soutenus par la France insoumise dès le 1er tour. Plusieurs des animateurs de la campagne présidentielle deviennent ainsi députés comme Jean-Luc Mélenchon élu à Marseille avec près de 60 % des voix, son porte-parole Alexis Corbière et le directeur de la campagne législative Bastien Lachaud en Seine-Saint-Denis ou encore Mathilde Panot responsable des groupes d’appuis de la France insoumise qui l’emporte dans le Val de Marne. Les candidats insoumis en lice au 2nd tour obtiennent en moyenne 45% des voix preuve de leur grande capacité de rassemblement bien au-delà de leur score de 1er tour. Les députés insoumis sont des élus du peuple : aide-soignante, enseignant, bibliothécaire, technicien de l’institut national de la recherche agronomique.... Les deux plus jeunes, Adrien Quatennens et Ugo Bernalicis, ont 27 ans dans le Nord. Une mention spéciale mérite d’être accordée à la Seine-Saint-Denis où 7 des 8 candidats soutenus par la FI l’emportent (Marie-George Buffet, Alexis Corbière, Eric Coquerel, Bastien Lachaud, Stéphane Peu, Clémentine Autain, Sabine Rubin) soit plus de la moitié des sièges du département. Dans l’Ariège, la FI réalise le grand chelem gagnant les 2 sièges (Bénédicte Taurine, Michel Larive). Une belle confirmation des espoirs nés dans la présidentielle.

Dossier réalisé par Matthias Tavel et Laurent Maffeïs

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